‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 31 sur 300 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

cet exercice, et dans la lecture des écrivains antiques, cette pureté de goût, cette élégance de diction qu'il devait employer dans ses œuvres en langue italienne.

Boccace avait lu, pendant sa jeunesse et ses voyages en France, nos vieux conteurs gaulois et nos longs romans de chevalerie ; il leur dut plus d*une inspiration , car il prenait sans scrupule ses sujets partout où il les trouvait à sa convenance ; il savait se les approprier et les transformer assez puissamment pour les rendre siens, sans craindre le reproche de plagiat ; ces emprunts n'fttent rien à son originalité personnelle. Cette cour de Naples, si brillante et si licencieuse, où il séjourna plusieurs années, se plaisait aux récits romanesques, aux tableaux d'une voluptueuse poésie; Boccace ne songeait qu'à lui plaire, et Fiammetia était l'arbitre de son goût. Sa Théséide est un poème mythologique qui a pour sujet l'expédition des Amazones; beaucoup de détails sont tirés de Justin et d'Ovide, mais on y reconnaît partout les sentiments et les aventures du poète dans sa passion pour la princesse Marie ; la conduite du poème est agréable et ingénieuse , malgré la faiblesse du style et le mélange de la fable mythologique avec les idées et les mœurs du moyen âge. Il est écrit en octaves, stances de huit vers; ce mètre, qui est très-musical, fut perfectionné par Boccace, et devint dès lors la strophe héroïque de toutes les épopées italiennes. Arioste devait lui donner bientôt après son dernier degré de grâce et de perfection.

FUoiirato est un autre poème qui a des prétentions moins épiques ; il y gagne en naturel et en vérité. Le sujet en fut fourni par le roman de la Guerre de Troie ^ de Benoit de Sainte More. C'est l'épisode de Trolle et Chryséis, arrangé au gré d'une imagination plus fertile que puissante, et

que ne rebutent aucune invraisemblance» aucun anacbronisme, aucun détail d'érudition et d'ornements superflus.

Inutile de s'arrêter aux autres poèmes, dont les défauts sont encore plus saillants, YAmorosa Visione, leNin/tûe Fù" tolano, YAnuio (Admète), ce dernier mêlé de prose; c'est toujours le même mélange de mythologie, d'aventures amoureuses et d'allusions aux dames de la cour ; les tableaux et les récits tournent à la pastorale ; mais ces déesses et ces nymphes trop peu farouches oublient souvent que les grftces ne peuvent se passer de la décence : Gratim dfcentes.

C'est en prose, et non en vers, qu'il faut chercher le vrai talent de Boccace ; ses ouvrages de jeunesse, le f^oeopo et Fiammelta, n'étaient que des essais sans importance ; le premier est une imitation du roman célèbre Flaire et Blanehejkur, composé par un trouvère français. La Vie de Danêe et le Commentaire de la Divine Comédie sont des ouvrages à part, d'un mérite réel, quoiqu'il ait imparfaitement rendu le côté important et sérieux de la vie du grand poêle; du reste, le commentaire n'a reçu qu'un commencement d'exécution.

Tous ces ouvrages n'auraient fait à notre écrivain qu'une renommée éphémère, s'il n'eût composé le Déeaméron, chef-d'œuvre de style, de narration légère, qu'on pourrait louer sans restriction, si la morale n'y recevait en maint endroit de rudes atteintes. Si la littérature reflète la société, ce qui est vrai en général, nous devons avoir une triste idée de cette cour de Naples où Boccace trouva ses modèles et son inspiration. Il est vrai que sur les cent nouvelles qui composent le Décaméron^ il en est un bon nombre qu'il trouva dans le domaine public , dans les fabliaux en vogue ; c'était son habitude, nous l'avons dit, de prendre

GHAPITRB TROISIÈME. 59

partout 9on bien, et sa gloire , pas plus que celle de Molière » n*a souffert de ces emprunts. La mise en scène de ses personnages est elle-même une imitation du Dolopaihos, ce recueil de contes orientaux où Ton voit un roi entouré de sept sages qui lui racontent successiyement des histoires, pour rempëcher de faire périr son fils, dont une belle-mère a juré la mort.

Boccace suppose que pendant la peste qui ravagea Florence en 1348, une société composée de quatre jeunes gentilshommes et de sept jeunes dames se retire à la campagne, aux environs de Florence, pour échapper à la contagion et se distraire des tristes préoccupations du moment. Le livre commence par une description émouvante du fléau qui ravageait alors la ville, et ce tableau, d'une vérité sombre, d'un intérêt navrant, foime un singulier contraste avec les joyeux devis auxquels il sert de préface. Plusieurs critiques ont signalé ce qu'il y a de choquant et d'inconvenant dans ce contraste, et rappelé que Thucydide, en retraçant la peste d'Athènes dans un tableau qui a pu servir à Boccace de modèle , s'est bien gardé de l'accoler à des tableaux de frivole corruption. Les païens de la décadence cherchaient parfois ce contraste de la mort avec les joies de la vie, et plaçaient un cercueil dans la salle du festin, pour exciter à jouir des biens éphémères qu'offre l'existence : jouissons de ce jour, carpe diem, disait Horace. C'est une idée païenne qui a guidé la plume de Boccace, car, pour le chrétien , la mort est un enseignement sévère qui porte moins à la joie qu'au repentir.

Les personnages du Décaminm racontent chacun une histoire par jour, à tour de rôle, et au bout de dix jours les cent nouvelles sont au complet. Il y en a de tristes, de gaies, de sentimentales, de piquantes; les peintures sont

€0 LITTÊBATURB ITALIENNE.

aussi variées que les types et les caractères; c*est une comédie en récits ; mais est-il permis d'amuser ainsi aux dépens de la morale outragée f Le charme du style » dont on ne saurait trop louer la délicatesse, la gr&ce, le goût «xquis, le tour élégant et facile, n'est qu'un attrait plus dangereux, et quelques récits pathétiques, innocents même, comme celui de Grùélidii, ne peuvent racheter la licence de l'ensemble.

Si Pétrarque excusa ce qu'avait de blftmable le livre de «on ami, en en rejetant la faute sur sa jeunesse, sur la frivolité des sujets et des lecteurs , Boccace lui-même se Jugea plus sévèrement ; les exhortations et les reproches d'un chartreux de Sienne le décidèrent à réformer sa vie et sa plume; il brûla plusieurs de ses manuscrits, et cher* cha à arrêter le mauvais effet de ses livres. Il eût même renoncé entièrement aux lettres si Pétrarque ne l'eût arrêté dans son dessein. La censure ecclésiastique frappa le DécanUron, qui ne put circuler qu'avec des coupures et des retranchements notables.

Boccace eut des imitateurs, non-seulement en Italie, mais encore en Angleterre et en France : Ghaucer, la reine de Navarre et la Fontaine procèdent de lui. Le Florentin Sacchetti, auteur de deux cent soixante-huit nouvelles, se distingue par le naturel et la simplicité ; mais il est loin d'avoir la finesse, l'esprit et le trait qui caractérisent Boccace ; il s'attache aux anecdotes domestiques , au récit de petits événements dont l'intérêt est médiocre. Sacchetti, fort estimé de ses concitoyens, remplit les fonctions de podestat et d'ambassadeur. Un autre Florentin, Giovanni, composa un recueil de cinquante nouvelles, sous le titre de Pêcùrone, pAle reflet du Décaméron; le style en est agréable, mais la composition médiocre.

Page 1