CHAPITRE TROISIÈME
Ce n'est pas seulement dans le genre frivole du conte que la langue italienne, au quatorzième siècle, atteste sa supériorité; l'histoire y devance aussi les autres pays, et prouve que le progrès, dans tous les genres, est le caractère distinctif de cette nation au sortir du moyen âge. La vie publique y était forte, le patriotisme ardent; la résistance à l'Allemagne avait développé les passions et les facultés nationales; l'industrie, le commerce florissaient dans ces petites républiques , à côté de la poésie et de l'éru* dition. Le niveau intellectuel y est plus élevé qu'ailleurs, parce que toutes les classes prenaient intérêt aux affaires publiques. Aussi l'historien du temps , Yillani (1310-1348), est-il supérieur à Yillehardouin, à Joinville et à Froissard. c yillehardouin était un chef de bande, Joinville un chevalier, Froissard un troubadour; les moines de Saint-Denis étaient des moines, tous hommes renfermés dans leur profession guerrière ou cléricale, s'inquiétant peu de la vie du peuple. Au contraire, un historien d'Italie, au quatorzième siècle, c'est un marchand qui a beaucoup voyagé, beaucoup vu; qui connaît, pour son négoce, comment vivent les peuples, leurs besoins, leurs occupations, leurs richesses; souvent c'est un homme qui a de nombreux vaisseaux en mer, qui communique partout, qui s'enquiert à propos, et qui s'est accoutumé à bien savoir les nouvelles, ne fût-ce que pour en tirer de l'argent; c'est un homme qui fait déjà la banque, et qui prête à des rois étrangers.
c Jean Yillani était un riche marchand de Florence : il avait toute Texpérience et le sérieux de cette profession. Tout ce que Froissard néglige et dédaigne occupe Yillani. De plus, il avait étudié les anciens, que Froissard ne connaissait pas, et il prend chez eux une gravité de style qui
se mêle à la science des affaires et de la vie. Yillani était venu jeune à Rome, pour un devoir de piété, au jubilé de Boniface YITI. L'aspect de Rome lui donna l'idée d'écrire l'histoire de Florence, sa patrie : il commence aussitôt. Toute sa vie n'en est pas moins occupée d'affaires : il est directeur de la monnaie ; il est envoyé en ambassade dans la plupart des villes d'Italie ; il ne cesse pas ses opérations de commerce; elles tournèrent mal à la fin... Pèlerin, commerçant , magistrat, banqueroutier, il passe par tous les états... 11 a, par avance, plusieurs caractères des historiens modernes; il explique les faits, il rend compte des causes et des moyens. Ce n'est pas qu'il ne s'anime parfois et ne décrive avec force ce qu'il a vu , mais alors même il conserve son exactitude et sa précision d'homme d'État... La naïveté^ la candeur de diction qui se mêlent à cette fermeté de bon sens, lui donnent, sans génie, une sorte d'originalité. Sous ce rapport, il a quelque ressemblance avec Gommines K »
Yillani marque le passage de la chronique à l'histoire ; il est encore prolixe, incorrect, naïf et crédule; il manque d'art, de méthode, et sa critique est loin d'être complète. Ses Annales furent continuées, avec moins de talent et d'exactitude , par son frère Matteo et par son neveu Filippo ; ce dernier 7 ajouta les vies des écrivains florentins illustres par leurs ouvrages.
On s'étonnera peut-être de trouver dans l'histoire des lettres italiennes le nom d'une extatique célèbre dans l'Église, de sainte Catherine de Sienne (1347-1380); elle y est pourtant parfaitement à sa place, et ses lettres, ses poésies, ses oraisons, ses révélations, qui forment quatre
> ViLLEMAin, lÀttérature du moyen âge, t. U, p. 35.