CHAPITRE QUATRIÈME
tous deux en tirèrent honneur et profit; on a encore de loi des poésies romanesques et pastorales. Louis Pulci fut le plus grand poète de la famille.
Les romans chevaleresques n'étaient point une nouyeauté en Italie» mais ils venaient tous de la France» où la féconde imagination des troubadours et des trouvères les avait semés à profusion. D'abord admirés et imités avec la candeur et la simplicité naïves de ces siècles de foi et d*hérolsme chevaleresque, ils perdirent au quinzième siècle quelque chose de leur saveur première; on ne pouvait plus prendre au sérieux les aventures merveilleuses de ces héros surhumains, de ces géants, de ces fées, de ces magiciens qui peuplaient la légende de Gharlemagne et celle de la Table ronde. Du moment que le sublime était détruit, on voyait apparaître le ridicule, effet naturel du contraste : l'invraisemblable touche au comique. Le scepticisme fit donc poindre une tendance à la parodie; elle ôonunence dans le Morgante de Pulci, elle se développera, sous des formes variées, dans les créations immortelles de l'Arioste et de Cervantes.
Pulci puisa son sujet dans l'épopée carlovingienne : son héros, le Géant Morgant, est une sorte de bravache gro-' tesc(ue, un tranché-montagne dont les sentiments généreux, le dévouement, la bravoure font contraste avec ses anté-^ cédents d'ivrogne, de violent et.de fourbe, dès qu'il a été converti par le paladin Roland, neveu de Gharlemagne. n s'attache au héros de Roncevaux, le suit et le sert comme un esclave, l'accompagne dans ses expéditions contre les Sarrasins, et l'aide à enlever la couronne à Gharlemagne, car l'empereur a encouru la colère de Roland, pour s'être laissé circonvenir par le traître Ganelon. Devenu un mpment sultan de Babylone, Roland revient en France, pour
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mourir à RonceTaux , tandis que son éouyer, son bouffon» son Sancho Pança , expire assez ridiculement de la morsure d'un scorpion ; Ganelon expie sa trahison par le supplice. Tout cela est entremêlé d'une foule d'aventures et d'épisodes, où le sérieux, le grandiose, le pathétique sont do* minés par le ridicule et le grotesque ; Morgant tient plus de la brute que du héros; quand il extermine ses ennemis avec un énorme battant de cloche, on éprouve plus de répugnance que d'admiration. Après certaines invocations religieuses, Puici ne s'arrête pas devant des détails inconvenants, des contes grossiers, de basses caricatures; l'une des moins risquées, quoique fort grotesque, est celle du géant Margutte, ami de Margant : ce glouton émérite entre dans une violente colère parce qu'on lui a dérobé ses bottes ; quand il trouve le voleur, un singe, qui s'escrime à les mettre avec force grimaces, il part d'un tel éclat de rire qu*il en meurt sur place.
Ce poème hérol-comique est composé en octaves, et comprend vingt-huit chants; il manque de poésie aussi bien que d'ensemble; Pulci en composait les morceaux séparés, qu'il lisait dans la société des Médicis, avec l'intention de les relier plus tard en les complétant par des transitions : le temps lui manqua pour l'achever. U n'en eut pas moins un succès prodigieux, et les Italiens admirent beaucoup la pureté de son style, qui reproduit fidèlement le dialecte toscan , avec ses proverbes et locutions populaires.
Pulci avait puisé son roman dans le Chevalier m lÀon, les Quatre FUt Aymon et la Chamon de Roland; mais il n'avait donné qu'une place secondaire aux rMes des femmes, où il eût fallu plus de grftce et de délicatesse que n'en comportait son génie. En puisant aux mêmes sources, le