CHAPITRE CINQUIÈME
officielles [Legazioni] sont Thistoire de ces négociations, souvent épineuses et difficiles; mais Tesprit sagace du diplomate et de l'observateur se montre encore mieux dans ses Descriptions (RUratti) des choses de France et d'Allemagne, où il prélude aux grands ouvrages de sa maturité.
Le retour des Médicis à Florence, en 1512, lui fit perdre son emploi; impliqué dans un complot, il fut mis à la torture, et la supporta sans faire aucun aveu. Était-il innocent? Il l'affirme dans ses lettres, et rien ne prouve le contraire; quoique républicain, il n'était pas ennemi des Médicis. De sa prison il adresse deux sonnets à Julien de Médicis pour l'apitoyer sur son sort ; le ton en est dégagé, et marque une âme libre et stoïquc. Le pape Léon X lui fit rendre la liberté ; ce ne fut que huit ans après qu'il put reprendre de modestes fonctions diplomatiques.
C'est pendant sa retraite forcée que Machiavel composa ses principaux ouvrages; l'inaction lui pesait; le besoin le poussait à se faire solliciteur, avec assez peu de dignité, auprès de ceux qui l'avaient persécuté ; il réclamait sans cesse un emploi et de l'argent, < étant, disait-il, accoutumé à dépenser, et ne pouvant s'empêcher de le faire. » Mais il sentait son mérite et sa force, et il ajoutait que < chacun devrait avoir à cœur de se servir d'un homme qui a acquis de l'expérience aux dépens des autres ». Tout en occupant fructueusement sou temps à l'étude, le besoin d'action le poussait à se distraire au milieu des campagnards, dont les travaux, les jeux, le biibil, les disputes lui fournissaient encore matière à observation ; il visitait les bûcherons qui coupaient son bois, tendait des gluaux aux oiseaux , et prenait jusqu'à sept grives en un jour; mais il avait soin de porter avec lui un volume de Dante ou de Pétrarque ,
d*Ovide ou de Tibulle, ce qui valait mieux que la pipée. Il se rendait ensuite à Tauberge de la route, < y trouvait un boucher, un meunier et deux chaufourniers», engageait avec eux la conversation ou le jeu de trictrac, accompagné de disputes et d'injures. « Je me vautre dans ces viles distractions, qui empêchent mon cerveau de moisir; j'y épuise la malignité de la fortune, trouvant plaisir à ce qu'elle me foule ainsi, pour voir si elle n'en aura pas honte. Le soir venu, je retourne à la maison , j'entre dans mon cabinet; à la porte, je me dépouille de ces habits de villageois, pleins de souillures; je me revêts d'habillements propres, et ainsi convenablement paré, je me mets en relation avec la cour des anciens. Ils me font accueil, et m'offrent une autre nourriture, la seule qui me convienne et qui réponde à mes instincts innés. Je ne crains pas de m'entretenir avec eux, et de leur demander raison de leurs actions : ils me répondent toujours poliment. Quatre heures s'écoulent sans que j'éprouve un moment d'ennui. J'oublie alors toute peine; je brave la pauvreté et la mort. Je me transporte tout entier en eux, et, comme Dante dit que la science consiste à retenir ce que l'on a entendu, j'ai noté ce dont j'ai fait un capital dans leur conversation. »
Tel est l'homme qui a écrit le Prince, les Discours sur TiU'Live^ le Livre sur l'art de la guerre, Y Histoire de Flo^ rence, la comédie licencieuse de la Mandragore, la nouvelle de Belphégor, des poésies diverses et jusqu'à des Chants de carnaval. Grand écrivain, le premier, peut-être, des prosateurs de l'Italie; penseur profond, mais philosophe équivoque, indifférent au bien et au mal ; démocrate prêchant la tyrannie aux souverains; politique aux vues pénétrantes, mais courtisan du fait accompli; grand historien,