CHAPITRE CINQUIÈME
fin satirique; au fond, froid et sceptique, et n'ayant pas sa élever son caractère au niveau de son génie.
Le plus connu de ses ouvrages, sinon le meilleur, le Prince, qui a donné lieu à tant de réfutations et de commentaires, n*est au fond qu'un manuel de la tyrannie; c'est cette doctrine, flétrie sous le nom de machiavélisme , qui enseigne que Ja fin justifie les moyens, qu'un prince peut fouler aux pieds la bonne foi, la justice, l'humanité, les lois morales, divines et humaines, pour conserver son pouvoir; la ruse, la perfidie, la cruauté ne sont rien, pourvu qu'elles aboutissent au succès. Le type que Machiavel avait en vue est, dit-on, le célèbre César Borgia, un monstre d'astuce et de cruauté, qui ensanglanta la Romagne par d'atroces exécutions; il le cite souvent comme exemple ; mais on peut dire que la plupart des princes de l'époque employaient les moyens de domination exposés par Machiavel, et que sa théorie est basée sur les faits qu'il avait sous les yeux, ou qu'il trouvait dans l'histoire. C'était l'esprit du temps, la politique pratiquée par Louis XI, Ludovic le More, les Dix de Venise, Ferdinand le Catholique, et la plupart des princes d'Italie. Gonzalve de Cordoue ne disait-il pas que la toile de l'honneur doit avoir un tissu lâche ? L'esprit chevaleresque^ basé sur la loyauté chrétienne, était mort, et François I"' lui-même, appelé le dernier roi chevalier, ne tenait pas toujours sa parole quand la raison d'Ëtat le poussait. Machiavel vivait dans cette atmosphère de déloyauté, où là force primait le droit, et il dédiait son livre à Laurent II de Médicis, père de la trop fameuse Catherine de Médicis, qui mit si bien en pratique les théories du Prince à la cour de France. Les défenseurs de Machiavel, J. J. Rousseau entre autres, avec Alfieri et Foscolo, ont prétendu qu'il n'avait dévoilé l'art de
la tyrannie que pour enseigner aux peuples à s'en garantir. II n'était pas à ce point courtisan de la foule : esprit pratique et peu scrupuleux, il étudiait les faits; il connaissait le monde et les cours, et son livre est le résultat d'une observation profonde, où l'idéal morafl n'a rien à voir; c'est là son excuse, si tant est qu'on puisse l'excuser, et Bacon, le philosophe de l'expérience, entrait dans ses vues quand il disait : < Rendons-lui grâce, ainsi qu'aux écrivains de ce genre qui, ouvertement et sans dissimula^ tion, exposent ce que les hommes ont coutume de faire, et non ce qu'ils devraient faire. » Mais quel est le moraliste honnête, consciencieux et religieux, qui se contenterait d'exposer des faits odieux et de révoltants principes sans qu'un cri de réprobation courageuse et indignée s'échappât de sa plume ? Et peut-on savoir gré à Machiavel de préconiser la piété, la bonne foi, Tintégrilé, la justice, quand il ne les conseille que comme moyens de succès, pour conserver la domination?
Le livre du Prince devait trouver des adversaires dans l'Église, gardienne vigilante des principes étemels du juste et du vrai : le cardinal Pôle et les Jésuites l'attaquèrent avec ardeur; il fut condamné par le concile de Trente, et Frédéric II lui-môme le réfuta dans son Anti-Machiavel; mais il était jeune alors; il aspirait au titre de philosophe, et il essaya plus tard de faire disparaître son livre, alors qu'il mettait si bien en usage la politique du Prince.
Machiavel est fidèle à la même doctrine dans ses Dis^ cours sur la première décade de Tite^Live; mais, à part des maximes toujours immorales d'une fausse politique, cet ouvrage est une étude historique et philosophique dont la profondeur le place à côté de Bossuet et de Montesquieu ; comme eux , et avant eux , il a développé les causes de la