CHAPITRE CINQUIÈME
grandeur romaine, mais en appliquant cette étude des faits anciens aux sociétés modernes : c'est une théorie de la conquête et de la domination , appliquée cette fois , non aux princes, mais aux peuples; cette lumière du passé, projetée sur le présent par des déductions habiles et un rare talent de généralisation, offre un attrait puissant à Tesprit dans sa saisissante originalité. C'est l'expérience puisant ses enseignements dans l'analogie; mais comme rien n'est absolu dans les choses de ce monde, Machiavel pousse son raisonnement à l'excès quand il croit que telle donnée historique, telle circonstance, tel fait doivent toujours produire les mêmes conséquences : cette déduction est trop rigoureuse pour pouvoir être toujours juste : les mathématiques seules ont droit de procéder ainsi; dans les événements humains, l'imprévu joue un grand rôle, et nous prérérons voir, avec Bossuet, la main de la Providence dans le développement des destinées humaines. Le style de cet ouvrage a une beauté sévère , une clarté lumineuse qui approche de la perfection.
Le même éloge peut s'appliquer à ses Histoires Jhren- Unes, dont la simplicité, la vigueur, le naturel, la concision dénotent un écrivain consommé; les vues générales y ont une largeur saisissante, dont il n'avait trouvé nulle part le modèle ; le jugement est ferme et droit ; rien d'inutile, ni dans le développement ni dans la phrase; point d'ornements superflus : tout historien moderne a pu y puiser des leçons et des exemples. Cet ouvrage fut écrit à la demande du pape Clément XIV, qui avait recommandé à l'auteur la plus stricte impartialité ; Machiavel fut fidèle à ce programme pour l'histoire du passé; mais dans les événements contemporains, il usa de condescendance et de ménagements envers les puissances dont il attendait la
fortune. Cette histoire est conduite jusqu'à Tannée 1492.
Si le génie de Machiavel lui avait révélé les qualités philosophiques de l'histoire, ce même génie lui fit deviner le secret et l'avenir de la stratégie moderne. Dans ses Diah- ^ues sur Vari de la guerre, chef-d'œuvre de style, il a compris que la chevalerie devant disparaître par l'usage du canon, la force des armées devait résider désormais dans les masses disciplinées, et que c'est l'infanterie qui doit décider du sort des batailles; l'idée a fait son chemin; elle a reçu son application , et Machiavel est un des réformateurs de l'art militaire.
On voit que cet esprit actif et fécond portait dans tous les genres la supériorité d'une conception hardie; à la suite de Plaute , de Térence et d'Aristophane , il se montra original jusque dans la comédie, et on l'en louerait davantage s'il n'avait sacrifié au goût du temps en y semant des tableaux et des aventures qui offensent les mœurs. Ses Lettres sont curieuses à lire , tant pour connaître l'homme que son époque; écrites sans arrière-pensée de publicité, elles ont le naturel et la variété d'une correspondance familière, et sont aussi intéressantes qu'instructives.
Les ouvrages de Machiavel suscitèrent toute une école de penseurs, de politiques, de philosophes, qui raisonnèrent sur les principes des gouvernements, les uns en combattant ses doctrines, les autres en suivant ses idées de près ou de loin.
JeanBotero (1540-1617), secrétaire et ami du cardinal Charles Borromée , était un homme vertueux et de mérite. Il composa plusieurs traités politiques, dont le principal, la Raison et État, repose sur des bases tout opposées à celles de Machiavel : c'est la politique chrétienne, appuyée sur les principes de droit et de justice tels que les comprennent