CHAPITRE SIXIÈME
il refusa nettement, et préféra encourir sa disgr&ce. Nous trouvons dans ses lettres à son frère les raisons de son mécontentement et de son refus, et l'on ne peut s'empêcher de les trouver assez bonnes : il allègue sa faible santé ^ le climat froid de la Hongrie, la mauvaise nourriture, et il ajoute :
< Vous me direz que rien n'empêche que je mange seul et comme il me plaira; mais, dans ma misérable condi* tion d'esclave, je n'ai pas encore assez reçu du cardinal pour tenir table à la cour...; il ne fait pas le moindre compte de ce que j'ai écrit pour lui et pour sa maison* Avoir édifié sa gloire n'est pas un travail qui mérite salaire ; ce qui le mérite, c'est de courir la poste..., c'est de jouer de l'éperon et du fouet en changeant de chevaux et de guide, de courir par monts et par vaux, bride abattue,
risquant ma vie comme sur un coup de dé Je suisl'atné
de dix frères , et je compte quarante-quatre lourdes années. Voilà longtemps que je couvre d'un bonnet ma tète chauve ; ma vie s'avance, je la ménage de mon mieux... Si le cardinal veut à son service ma plume et mon encre sans que je bouge de place , dis-lui : < Seigneur, mon frère est tout c à vous. 3> J'accompagnerai d'ici son nom d'une telle fanfare que jamais colombe n'aura pris un tel vol. Mais s'il pense que pour vingt-cinq écus par quatre mois (encore ne les ai*je pas toujours touchés) , je doive me mettre à la chaîne, me faire esclave, toujours prêt à suer et à trembler sans jamais de répit, m'abrutir, ruiner ma santé, ne le laissez pas dans une telle croyance; dites-lui que, plutôt qu'être serf, je supporterai courageusement la misère. »
A la mort du cardinal , en 1520, l'Arioste entra au service du duc Alphonse de Ferrare ; si cette nouvelle chaîne
était moins dure, elle le gênait encore, car il écrivait bientôt après à son ami Malazzi : « Tu me demandes comment je me trouve du duc Alphonse , et si mon nouveau bât me semble plus ou moins lourd que l'ancien...; je te répondrai que tout bat me pèse, et que J*aimerais mieux n'en point avoir à porter... Je sais bien que je fais f]giu*e, et qu'on appelle grandeur cette vie de la cour que moi, au
contraire. J'appelle servitude Le rossignol Tit mal en
cage; le chardonneret y vit mieux, et mieux encore la linotte ; l'hirondelle y meurt de désespoir en un Jour. »
Avec cette passion de l'indépendance, l'Arioste dut servir jusqu'à la fin. Le duc Alphonse le traitait avec égards, mais il ne poussa Jamais la générosité jusqu'à l'affranchir de ses embarras de fortune. Il lui confia même une mission peu agréable, celle de poursuivre les brigands de l'Apennin dans le district de Garfagnana; il s*en acquitta avec zèle. Un Jour qu'il parcourait le pays suivi de quelques hommes, il vit une troupe de ces bandits postés sous Tombrage des bois; ne se sentant pas en force pour affronter le combat, il doubla le pas pour les éviter , lorsqu'il vit un homme se détacher de la bande et interroger un des siens. Le chef voulait savoir quel était ce gentilhomme , et,, quand on lui eut nommé l'Arioste, il courut à lui, le salua avec respect, lui dit qu'il était Paccione, chef des brigands de la contrée, et qu'il était heureux d'une rencontre qui lui permettait de rendre hommage à un si grand poète.
L'Arioste revint à Ferrare après trois ans d'absence, et put couler des jours plus paisibles, en corrigeant son poëîne , dont les six derniers chants ne parurent que l'année qui précéda sa mort; il dirigeait les représentations du théâtre et y faisait Jouer ses comédies. Il avait pu se bâtir une petite maison où il était enfin son maître, et un