‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 52 sur 300 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

distique latin, gravé sur l'entrée, était en même temps une épigramme contre ses protecteurs peu généreux : c Maison petite, mais mienne, à moi propre, et payée de mes deniers. »

Bembo conseillait à l'Ârioste d'écrire son poème en vers latins; il ne suivit pas heureusement cet avis, pour sa gloire^ pour l'honneur de la langue italienne et le plaisir de la postérité. Le Roland furieux est une épopée romanesque en quarante-six chants. Il s'inspira de la légende carlovingienne, en y mêlant toutes les fantaisies de l'imagination orientale, et chanta la grande lutte des chrétiens contre les Maures. Il s'empara de la donnée du poème de Bolardo, et la continua en donnant un libre cours aux caprices de son génie. L'unité ne règne point dans le poème; le titre même est un peu trompeur, car la folie de Roland, amoureux de la belle Angélique, n'est qu'un épisode qui aoiène le voyage dans la lune de son ami Astolphc , désireux de lui rendre la raison; mais l'intérêt principal se porte sur Roger et Bradamante, dont les aventures, les amours et le mariage occupent la plus large place , et de leur union doit sortir la maison d'Esté : fiction de courtisan à laquelle les princes furent assez peu sensibles.

n serait bien difficile de suivre par l'analyse la marche et les aventures de ce ppème ; l'auteur semble se jouer du lecteur en l'égarant sans cesse dans le dédale de ses inventions merveilleuses ; il s'attache à chaque personnage comme s'il était le héros principal , et , au moment où l'intérêt est le plus vif, il l'abandonne brusquement pour passer à une autre aventure ; il commence et il finit le récit sans qu'on sache pourquoi, puis, à travers mille épisodes, aventures et péripéties diverses, il revient au sujet principal ; mais il nous a promenés si gaiement au milieu des enchanteni. 7

ments, des combats, des descriptions, des surprises, des inventions de toute sorte, qu'on se laisse toujours entraîner et charmer sans songer à lui demander compte des moyens qu'il emploie. Quels beaux coups d'épée et de iance ! Quelles vaillantes armées ! Que de morts et de mourants roulent dans la poussière ! Quels brillants chevaliers! Quelles belles et gracieuses princesses! Gomme on s'intéresse à ce siège de Paris par les Sarrasins, si bien décrit qu'on serait tenté d'y croire, et où Rodomont fait trembler Charlemagne et ses preux! Une baguette magique élève des châteaux enchantés, des jardins ravissants; ailleurs ce sont de sombres cavernes, des monstres, des nains, des géants, des chevaux ailés, des anneaux constellés, des miroirs magiques; le fantastique se mêle au naturel, la fiction à la vérité, l'émotion à la gaieté la plus franche ; jamais l'imagination n'a trouvé plus de variété, de couleurs, de richesses, de merveilles pour charmer et captiver le lecteur. Le merveilleux chrétien s'unit à celui du paganisme de l'Orient et du Nord, sans que cette alliance paraisse trop choquante; il y a de la mesure même dans l'invraisemblable et l'impossible ; la fascination est complète et la séduction irrésistible.

Quant au style, l'admiration est unanime et l'éloge superflu : aucun poète italien ne l'a surpassé en grâce, en délicatesse, en harmonie; l'abandon même et la négligence facile ne sont qu'un charme de plus : il est toujours en accord parfait avec le sujet. S'il n'a pas la noblesse épique, c'est que l'Ârioste n'a pas voulu donner à son sujet le ton héroïque de l'épopée; il a évité ainsi la monotonie qui fatigue, et il y a gagné en liberté d'allures, en facilité élégante, en variété : l'originalité lui reste, môme dans l'imitation; l'expression est toujours propre et juste, et, quoique

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