CHAPITRE SIXIÈME
premier poème, Rinaldo (Renaud), qu'il dédia au cardinal Louis d'Esté, frère du duc de Perrare Alphonse IL Ce prince, qui devait plus tard traiter le poète avec tant de dareté, voulut en faire l'ornement de sa cour; il le logea dans son château, et, n'ayant pu lui faire accepter des charges politiques, il lui laissa toute liberté pour se livrer. à ses travaux littéraires. Ces chaînes dorées séduisirent le poète; il en sentit le poids plus tard; mais à ce moment il croyait donner plus qu'il ne recevait, et il écrivait dans sa fierté : c Ce que j'ai toujours cherché dans les cours, c'est une vie de loisirs consacrée à l'étude , sans être tenu à rien; car je ne sais pas rimer et servir à la fois. Je prétends avoir la table, le logement et les honneurs, sans être astreint au service. C'est en ma qualité de poète que j*al droit à la fortune. Quels princes ne se tiendraient pas pour honorés d'être loués par moi? Et de quels trésors, de quelles récompenses pourraient-ils payer ce que ma plume a fait pour leur gloire? Mes chants ont la même puissance que la trompette du jugement dernier; ils font sortir du sépulcre et élèvent au-dessus des nues les Alphonse et les Hercule; grâce à moi, leur renommée remplit le monde. »
On voit par ces paroles que le poète sentait sa force ; mais ce noble orgueil devait se heurter bientôt à des rivalités jalouses, qui, en aigrissant son caractère, allaient le plonger dans un abîme de misères. En l'année 1571 , il fit un voyage à Paris, en compagnie du cardinal d'Esté, et reçut un accueil flatteur à la cour de Charles IX ; il y connut Ronsard, qui s'occupait alors activement de réformer le Parnasse français, à la tête de sa Pléiade. A son retour à Ferrare, il fit représenter son Aminta, sorte d'églogue dramatique, dont l'action, tout en dialogues et en récits,
n'aurait aucun intérêt si elle n*était rehaussée par la grâce des tableaux et le charme inimitable du style; c*est le chefd'œuvre du genre, et il ne perd rien à élre lu plutôt que représenté. Pour le Tasse, cette pastorale n'était qu'un délassement au grand travail dont il poursuivait l'exécution depuis plusieurs années : la Jérusalem délivrée fut terminée en 1575. Il y avait préludé par de sérieuses études sur le plan qui convient à l'épopée, l'unité qu'elle demande, comme le témoigne le dialogue critique publié par lui sous le titre de Gonzctga. Mais avant de donner son poëme au public, il voulait le corriger, le perfectionner; il le soumettait au jugement de ses amis, et il fit exprès le voyage de Rome à cette intention.
C'est au moment où il allait atteindre toute sa gloire que commencèrent ses malheurs. Il se sentait environné d'ennemis et d'envieux à la cour de Ferrare; il crut, à tort ou à raison, qu'un espionnage était organisé contre lui, qu'on violait le secret de ses papiers, de ses lettres; son humeur s'en aigrit; il devint sombre et emporté; un jour il châtia d'un soufflet l'arrogance d'un adversaire; celui-ci, avec deux de ses frères, tenta de l'assassiner; le Tasse les mit en fuite, l'épéc à la main. Gela fit scandale, et le duc Alphonse, qui l'avait nommé son historiographe, se montra plus réservé dans sa faveur : c'était un commencement de disgrâce. On raconte aussi que le Tasse s'éprit d'une passion plus ou moins poétique pour Léonore, sœur du duc, et qu'elle devint la Laure de ce nouveau Pétrarque. Rien ne prouve absolument que la Léonore chantée par lui soit cette même princesse; mais ce qui est certain, c'est que l'imaginalion exaltée du poète, ses imprudences, ses propos, ses violences irritèrent Alphonse; c'est que le Tasse, se voyant compromis, s'exagérant même sa disgrâce, tombe