‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 56 sur 300 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

dans une noire mélancolie entremêlée d'accès de fureur; il voit partout des ennemis, il croit qu*on en veut à sa vie, et un jour, dans l'appartement de la princesse Lucrèce, il frappe d'un coup de couteau un homme de service contre lequel il a des soupçons. On l'arrête, on le garde à vue, on lui rend bientôt la liberté , mais sa folie recommence, et rien ne peut le calmer. Sa conscience s'égare et devient pour lui un bourreau; il demande l'absolution au saint Office, et quand il l'a reçue, il est moins tranquille encore, el cherche à prouver qu'elle n'est point valide. Le duc, fatigué de ces extravagances, refuse de le voir, et même d'ouvrir ses lettres. Alors, désespéré, il s'enfuit de Ferrare, seul, sans argent, et se réfugie chez une de ses sosurs, à Sorrente; il écrit bientôt à Alphonse et aux princesses, et demande à revenir; sans attendre la permission, il reparaît, mais pour comprendre que son séjour à cette cour est devenu impossible.

Depuis ce moment, la vie du Tasse n'est plus qu'une longue série d'aberrations, de misères, de courses vagabondes à travers l'Italie; sa santé était altérée; il la détruisait lui-même en s'administrant des remèdes à tout propos; 11 vendait ses effets pour en tirer quelques ressources. Nous le voyons successivement à Mantoue, à Padoue, à Turin, à Venise, à Florence, à Rome, à Naples; de plus en plus malheureux, inquiet, halluciné; il avait des accès de fièvre; son cerveau était troublé, hanté de visions étranges; il croyait avoir un démon familier, comme Socrate. Pour comble de malheur, un attrait invincible l'attirait à la cour de Ferrare ; il y revint lors du mariage d'Alphonse II avec Marguerite de Gonzague; il n'y trouva pas l'accueil sympathique qu'il espérait, et, croyant voir parmi les courtisans des signes de méfiance

OU de moquerie y il renouvela les scènes de violence; le duc, méconnaissant les égards dus au malheur et au génie, le fit enfermer dans Thôpital des fous; c'est là que le vit Montaigne, « avec plus de dépit encore que de compassion ». Il y passa sept années, malgré les instances et les prières qui furent faites auprès du duc par les amis, les admirateurs du poëte, par les princes et les pontifes dltalie.

Cette conduite d'Alphonse ne peut guère s'excuser, d'autant plus que le Tasse n'était pas réellement fou; les ouvrages qu'il écrivit pendant cette période de captivité en sont la meilleure preuve. Du reste, sa prison n'avait rien de sévère ni de cruel; il obtint de vivre à part, loin des malheureux dont la démence réelle offrait un si triste spectacle; il pouvait y travailler à l'aise, recevoir ses amis, les savants avec lesquels il aimait à converser; il obtint même de sortir sous une garde, et de revoir la société de Ferrare. Au bout de sept ans, le duc se laissa fléchir par les instances de Vincent de Gonzague; le Tasse put recouvrer sa liberté , et traîner de ville en ville , pendant les neuf dernières années de sa vie, une existence toujours attristée par son trouble moral et l'insuffisance des ressources matérielles; il en était réduit à solliciter une aumône de dix écus du duc de Guastella. Ses lettres sont remplies des plus affligeants détails; il se plaint, il mendie, il promet ses louanges à qui viendra à son secours; sa vie s'use dans ces humiliations et ces revers. Quand le cardinal Aldobrandini le recueille enfin à Rome dans sa maison , et lui prépare la couronne poétique au Gapitole, il est trop tard pour relever cette existence assombrie et dévastée par le malheur. Le Tasse meurt avant la cérémonie, à l'âge de cinquante et un ans.

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