‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 57 sur 300 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Une de ses douleurs les plus poignantes au milieu de tant dMnfortunes, ce fut de voir son poëme, la Jérusalem iéUurée, imprimé sans son autorisation, sur une copie imparfaite; les éditions se multiplièrent, portant partout, malgré lui, la gloire de son nom. II est vrai que cette gloire lui fut bientôt contestée par une critique ignorante et jalouse; un de ses amis, Pellegrino, ayant essayé de prouver que le Tasse était supérieur à TAriosle, les admirateurs de ce dernier attaquèrent la Jérusalem avec autant de violence que d'injustice; ils la mirent au-dessous du Roland furieux, et même du Morgante de Pulci. L'Académie de la Grusca, nouvellement créée (1582) pour épurer la langue, pour séparer, comme elle disait, le son (crusca) de la farine, porta sur ce poëme un jugement qui lui fait peu d'honneur, mais qu'elle réforma heureusement par la suite : c La Jérusalem délivrée, dit-elle, peu digne du titre de poëme, n'est qu'une lourde et froide compilation, sans grâce et sans proportion, d'un style obscur et inégal, pleine de vers ridicules, de mots barbares, de tournures vicieuses, de comparaisons fausses : innombrables défauts que ne rachète aucune beauté. » Galilée lui-même, qui s*entendait mieux en astronomie qu'en poésie, écrivait que c'était un travail de marqueterie dont les joints étaient mal dissimules par les efforts de l'ouvrier, et que le poëte, « en barbouillant tant de papier, ne ferait jamais que de la bouillie pour les chats >! Le Tasse, du fond de sa prison, se défendit avec autant d'esprit que de convenance; mais la sentence de la Crusca, et les reproches de quelques théologiens romains sur certaines parties du poëme, le firent douter de son génie. Il avait fait, d'inspiration, un chefd œuvre; il voulut, au nom d'une raison défaillante, le corriger, le refaire, et il entreprit la Jérusalem conquise;

il ne réussit qu'à faire une œuvre secondaire ; s*il cherche à se rapprocher d'Homère, il s'éloigne de plus en plus de lui-même; et en le voyant se féliciter de cette nouvelle Jérusalem, qu'il préfère à l'ancienne, on reconnaît que le génie a ses faiblesses, et qu'il ne sait pas bien se juger lui-même.

Dans son Rinaldo, le Tasse avait suivi les traces de l'Arioste, mais il comprit ensuite que cette épopée légère, fantaisiste et vagabonde, n'est pas la véritable épopée; la lecture des anciens le confirma de plus en plus dans celte opinion. Il s'éloigna donc du sujet rebattu des romans chevaleresques, et choisit, dans les événements de l'histoire du moyen âge, le sujet le plus poétique, le plus grandiose, le plus universel, celui qui se prêtait le mieux à la haute inspiration épique et religieuse, la première croisade, élan merveilleux des peuples chrétiens, revendication armée de la Ville Sainte, où le Sauveur avait accompli son grand sacrifice pour le salut du genre humain. Cette pensée avait d'autant plus d'à-propos que les musulmans, reprenant leur carrière de conquêtes, menaçaient alors l'Europe du joug de leurs armes, et avaient paru naguère sous les murs de Vienne et de Belgrade : chanter la croisade pendant que retentissait le canon de Lépante (1571), c'était répondre aux préoccupations les plus vives des princes et des peuples chrétiens; c'était ranimer la confiance et l'enthousiasme contre les ennemis de la Foi.

Le sujet répondait donc parfaitement aux conditions que l'on demande de l'épopée : grandeur héroïque des événements et des personnages, expression complète d'une civilisation et d'une époque, base historique encore vivante et toute pleine d'actualité ; merveilleux s'accordant avec les croyances populaires, et pouvant se doubler de la magie

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