CHAPITRE SIXIÈME
orientale dont les ressources se trouvaient dans l'islamisme ; contact et opposition des deux mondes, des deux religions, dans une lutte suprême, grandiose, du plus vif intérêt : voilà ce qui s'offrait à l'inspiration du poeie; la tâche était grande, ardue, difficile; le Tasse sut la surmonter.
Nous n'entreprendrons point l'analyse du pofime, trop connu pour qu'il soit besoin de le raconter, de le défigurer dans un froid et court récit ; les événements , les personnages, les caractères s'y déploient avec un ordre parfait, une dignité soutenue, une convenance qui montre combien le poète était maître de son sujet, combien il a su mesurer l'ensemble et les détails, pour y porter le mouvement et la vie. Godefroy de Bouillon tient la première place au milieu des héros chrétiens, avec la bravoure, la sagesse, la prudence qui conviennent à un grand capitaine; personnage un peu froid par sa perfection même, il donne au poème son lien d'unité. Tancrède est un modèle de vaillance et de générosité ; Argant est brutal et farouche; Renaud est l'Achille du poëme, plein d'honneur, d'héroïsme, mais vindicatif et passionné; sa passion pour Armide et les enchantements de Tbabile magicienne produisent un des épisodes les plus pathétiques et les plus séduisants; celui de Tancrède et d'Herminie peut rivaliser avec lui par la grâce et la fraîcheur ; la mort de Clorinde ne manque pas d'émouvoir les cœurs sensibles. Partout la vérité humaine est rendue avec un tact délicat et sûr; Tart se confond avec le naturel, et il est rehaussé par les charmes d'une ravissante poésie. Si les mœurs pèchent parfois un peu contre la vérité historique, ce n'est pas que le Tasse ait méconnu l'histoire ; il fait cette concession aux idées de son temps : plus de fidélité aurait pu n'être
pas comprise, puisqu'on trouvait déjà mauvais qu'il eût donné quelques vertus aux musulmans.
Un reproche plus fondé, c*est l'abus de l'esprit, c'est cette recherche de mots, ces antithèses forcées, ces touriftires précieuses qui choquent dans l'expression des sentiments passionnés et refroidissent l'admiration dans les situations les plus touchantes. Mais ces faux brillants ne sont point particuliers au Tasse ; le même reproche peut être fait à la plupart des écrivains italiens ; le goût natio* nal n'en paraît point choqué ; c'est conune un fruit naturel du terroir; mais chez nous on le savoure peu ; c'est là sans doute ce qui fit rendre à Boileau un jugement si sévère sur le Tasse , dont il oppose le clihqtMnt à l'or de Virgile. Boileau a été dur, peut-être injuste ; il ne reconnaissait d'autres modèles que les anciens, et s'il a méconnu les grâces de la Fontaine, il ne faut pas s'étonner qu'il n*ait pas apprécié le Tasse à sa juste valeur.
Après les critiques, il y a eu les admirations exagérées ; Maffei place la Jérusalem délivrée au-dessus de ï Iliade; Voltaire trouve que < ses caractères sont mieux annoncés, plus fortement décrits et mieux soutenus que ceux d'Homère )>. Pour nous, les anciens à part, et Dante conservant sa place exceptionnelle, nous dirons que le Tasse est supérieur à Milton, au Gamoëns, et que son épopée n*a pas de rivale chez les modernes.
Le Tasse a encore fait beaucoup de Sonnets qui rivalisent d'harmonie et de gr&ce avec ceux de Pétrarque. Sa tragédie de Thorismond, composée pendant sa captivité, est presque toute en récits, et l'action en souffre, comme dans la plupart des pièces italiennes de l'époque ; cependant, l'invention est neuve et les vers sont beaux; les chœurs, à la fin de chaque acte, sont très-poétiques.
GHâP1TR£ sixième. 444
L'exemple du Tasse suscita une foule de poètes épiques, dont pas un n'approche de lui; après avoir cité Gurzia Gonzaga, qui chanta en trente mille vers la gloire des Gonzagaede Mantoue dans son Fido Amante; Fratta, auteur de la Maliéide; Semproni , qui écrivit un Bokémond, et Graziani , la Conquête de Grenade, nous laisserons dormir les autres dans l'oubli qu'ils ont mérité.