‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 66 sur 300 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

un sonnet outrageant, lui donne, sur les bords du Tibre, cinq coups de poignard dont il reste estropié pour la vie. On en fait des risées publiques ; il répond par des invectives ; mais il se ré'sout à changer le théâtre de ses exploits, à vivre désormais sans maître, quoique toujours aux dépens de ceux qu'il flatte ou menace. Venise lui convenait comme un terrain neutre, propre à Findépendance : il va se fixer à Venise, et paye sa bienvenue par de basses flatteries au Doge et à la noblesse ; il s*assure ainsi Timpunité pour les ordures qui sortent de sa plume; il aime Torgie, et il s'y plonge; il aime l'argent, le luxe, les objets d'art; il en est comblé par les princes et les artistes. François!*' et Charles- Quint sont ses tributaires ; il spécule sur la vanité, sur la crainte; 11 faut accepter et payer ses éloges si l'on veut échapper à ses attaques, à ses calomnies : il accomplit des prodiges d'habileté et de bassesse ; il flatte et tend la main ; il menace et la tend encore. Il se vante d'avoir c tiré vingtcinq mille écus des entrailles des princes par l'alchimie de sa plume »; il mène un train de grand seigneur ; il a pour ami le Titien, qui le peint avec le collier de la Toison d'or ; on frappe des médailles à son effigie ; il s'intitule le fléau da princes, parce qu'il les menace en rampant à leurs pieds, et il prend le titre de dwin Arétin. Le Tasse, dont le génie simple et grand ne pouvait comprendre cette suprématie acquise par des phrases creuses et sonores, par l'artifice d'une arrogante adulation, ose attaquer ces auteurs épistolaires, dont pas un, disait-il, n'est digne d'imitation. L' Arétin lui répond d'un ton rogue dans les termes suivants : c Dans le style épistolaire, vous êtes mon imitateur, et vous marchez derrière moi, pieds nus. Vous ne pouvez imiter ni la facilité de mes phrases ni l'éclat de mes métaphores ; ce sont choses que l'on voit languir et

mourir dans vos pages, et qui naissent vigoureuses dans les miennes. Ne savez-vous pas qui je suis, moi ? Ne savezvous pas combien j*ai publié de lettres, que Ton a trouvées merveilleuses ? Je ne vous dirai pas que les hommes de mérite devraient regarder le jour de ma naissance comme un jour à jamais mémorable ; moi qui, sans suivre et sans servir les cours, ai forcé tout ce qu'il y a de grand sur la terre, ducs, princes et monarques, à devenir les tributaires de mon talent ! A travers le monde, la renommée n'est occupée que de moi. En Perse et dans l'Inde, mon portrait se trouve et mon nom est estimé. Repentez-vous donc, mon pauvre TorquatoTasso, et cessez de vous élever au-dessus des étoiles en rabaissant des hommes tels que je suis. > Voilà ce qu'un abject écrivain adressait au plus grand génie poétique du siècle. Est-ce assez d'outrecuidance et d'infamie ?

L'Arétin n'était pas toujours aussi fier quand on savait lui résister ; il reçut des coups de bâton de l'ambassadeur d'Angleterre, et se h&ta de pardonner cette injure. Le Tintoret, qu'il avait offensé, lui fit une belle peur; il lui demanda de faire son portrait, et quand il le tint enfermé dans sa chambre, il tira deux pistolets ; le voyant tout effaré, il lui prit sa mesure avec son arme, et lui dit gravement : c Vous avez une hauteur de quatre pistolets et demi. > L'Arétin fut heureux d'en être quitte à si bon marché. Le condottiere Pierre Strozzo, insulté dans ses satires, lui fit dire qu'il le poignarderait jusque dans son lit, et l'Arétin n'osa plus sortir de sa chambre avant que son ennemi eût quitté l'Italie. Tous les insulteurs sont lâches, et l'Arétin n'avait que le courage de la médisance et de l'insulte. On prétend qu'il mourut d'un accès de rire, en se renversant sur sa chaise ; il avait édifié sa gloire sur la honte ; la honte

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