CHAPITRE HUITIÈME
avec le pape ; il parvint & y faire rentrer les maîtres qu'il servait. Florence tomba ainsi sous le pouvoir brutal et tyrannique d'Alexandre. Après l'assassinat de ce prince, Guichardin contribua à l'élévation de Cosme I*', devenu grand-duc de Toscane , et parut d'abord en grande faveur auprès du jeune prince; mais une disgrâce complète lui fil passer dans l'obscurité les trois dernières années de sa vie.
Il y a lieu de croire que c'est à ces loisirs forcés qu'est due V Histoire d'Italie, qui est devenue pour Guichardin le principal titre à la gloire; elle va de 1494 à 1534, c'est-àdire qu'elle embrasse à peu près la période écoulée du vivant de l'auteur. Il a donc été presque toujours témoin et acteur des événements qu'il raconte , et il a pu y mettre cette véracité exacte, cet accent de sincérité, cette observation juste et profonde qui lui donnent un cachet de si vif intérêt. Montaigne lui rend cet hommage qu'il n'a rien déguisé par haine, faveur ou vanité, mais il ajoute que , dans ses Jugements, il ne rapporte jamais rien à la vertu, à la religion, à la conscience. La critique est aussi juste, aussi vive que l'éloge. En effet, Guichardin est de l'époque et de l'école de Machiavel : il ne voit que les faits; il est dominé par cette politique du succès et de l'ambition qui lui faisait servir avec le même zèle la république de Soderini et la tyrannie des Médicis. On cherche en vain chez lui l'émotion de l'âme honnête, la flétrissure du vice, l'indignation du crime : cette abdication du sens moral n'est que trop générale en Italie au seizième siècle.
Hais, comme narrateur et comme peintre, Guichardin est un maître ; il pénètre les profondeurs de l'histoire en y mêlant ces détails qui la rendent vivante et instructive ; il ne se borne pas aux événements extérieurs : il raconte
les négociations, les traités; il fait connaître les traits de mœurs et le génie des peuples ; il dévoile les secrets et les intrigues de la politique ; il trace habilement les portraits des grands hommes. Ses harangues» calquées sur le modèle de celles de Tite-Live , sentent un peu trop l'effort de la rhétorique. Son style a Taropleur cicéronienne , mais il a des longueurs, une diffusion qui fatiguent, de lourdes périodes qui font perdre haleine; en le lisant, on pense involontairement, et avec regret, à la nerveuse concision de Tacite. G*est dans les Œuvres inédiies de Guichardin, dans ses Ricordi, maximes politiques écrites pour luimême et pour sa famille, dans ses Dialogues sur le goûter^ nement de Florence, qu'il faut chercher le fond de sa pensée et de ses théories politiques. Moins violent, moins absolu et paradoxal que Machiavel , il y déploie à peu près la même doctrine, c'est-à-dire celle du succès, du fait accompli , faisant bon marché de la liberté et de la conscience, et rapportant tout à l'intérêt personnel. C'est le triomphe de Tégolsme sceptique contre la loi morale : là se bornait toute la philosophie pratique des plus grands esprits de cette époque troublée et corrompue.
Paul Jove (1483-1552) écrivit en latin son Histoire de mon temps : première raison pour qu'il ait peu de lecteurs ; sa partialité dans la distribution de l'éloge et du blâme est une autre raison qui les éloigne ou les tient en défiance. Il avait, disait-il, deux plumes, Tune d'or et l'autre de fer ; il les employait tour à tour, selon la passion qui le dominait. Il fut en grande faveur auprès de Gharles-Quint, et des papes Léon X et Clément VIT, et mourut évêque de Nocéra.
Adriani, professeur d'éloquence à Florence, a aussi laissé une Histoire de son temps qui peut faire suite à celle