‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 77 sur 300 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

il avait assez de qualités brillantes pour éblouir le public et lui faire prendre le change sur ses^ nombreux défauts. Marini (1569-1625)» dont son père n'avait pu faire un jarisconsulte , se trouva beaucoup miem de la poésie, oti il prodiguait les faux brillants et les antithèses, qui répon^daient si bien au goût dépravé du public. Il fit un chemin rapide dans le grand monde et dans les cours. Le cardinal Aldobrandini le prit sous sa protection , et Temmena à la cour de Turin. Marini n'avait point de rivaux; mais il eut des jaloux, des envieux; on attenta à sa vie; on le dénonça à Charles-Emmanuel comme auteur d'une pointe satirique dirigée contre lui; jeté dans un cachot, il n'en sortit qu'après avoir prouvé son innocence, et il se rendit en France (1615), où Marie de Médicis lui fit avoir une pension de deux mille écus. Les admirateurs ne lui manquèrent pas dans cette cour où des princesses italiennes avaient répandu le goût frivole de leur nation. On n'avait encore ni Boileau, ni Molière; l'hôtel de Rambouillet commençait à s'ériger en oracle; on y « voiturait les commodités de la conversation »; Chapelain trouvait Marini charmant; Scudéri, Voiture, Balzac donnaient en plein dans la recherche et le maniéré; ce bel esprit italien, avec ses pointes, ses périphrases, ses antithèses, ses jeux de mots, sa faconde intarissable , obtenait de continuels triomphes : c'est de lui directement que procèdent les extravagances de Saint-Amant et de Théophile. Malherbe seul , avec son bon sens, restait froid devant tant de beautés équivoques; et comme il était toujours enrhumé, Marini déclarait qu'il n'avait jamais vu d'homme plus humide ni de poète plutf sec. Marini retourna en Italie pour y trouver de nouveaux honneurs; son entrée à Rome fut triomphale; il alla mourir à Naples, sa patrie, avec la réputation du plus

gi-and. poète de Tépoque; aujourd'hui, il est l'objet d'un profond dédain, et l'on méconnaît même ses qualités heureuses, sa versification riche et pittoresque, son style animé et prime-sautier, une tournure d'esprit originale, une grande fertilité d'imagination.

Ce qui manque à Harini , c'est le travail et la mesure : il improvise, il n'écrit pas. Son abondance est stérile , son originalité fantasque; il vise toujours à l'effet, à la singularité, dans la pensée comme dans l'expression. Le goût du public était mauvais ; il l'exagère encore pour lui plaire, et il tombe dans le pire. Laissons de côté ses idylles, ses églogues, ses eanzoni, ses épithalames, et même ses sonnets /K)/^Mfiit9tie<, admirés de quelques critiques, pour ne parler que de son grand poème en vingt chants, VAdone (Adonis) : il est épique et romanesque, héroïque et mythologique, mais surtout fantastique et fastidieux. Le sujet est l'amour de Vénus et d'Adonis, traité sans moralité ni convenance aucune ; point d'ordre ni de mesure ; les tableaux succèdent aux tableaux ; les aventures s'enchaînent comme elles peuvent; les images s'entassent, les antithèses foisonnent; le raffinement va jusqu'au délire; l'esprit est fatigué sans que le cœur soit ému : jamais plus riche fatras ne fut offert au lecteur. Vous cherchez en vain un sentiment vrai, une situation naturelle; tout est gâté par l'exagération, la recherche puérile de l'effet; jamais l'esprit ne fut plus opposé. au bon sens. Le sanglier qui poursuit Adonis et va lui donner la mort devient épris de la beauté du jeune homme, et son coup de groin est un baiser» baiser brutal qui lui déchire le flanc. Yeut-on une peinture de l'Amour? C'est une page entière d'antithèses qui peut réjouir les amateurs : c Lynx privé de la lumière , Argus aux yeux bandés, vieillard à la mamelle, antique enfant.

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