CHAPITRE NEUVIÈME
^ nouveau Pétrarque dans Vincent Filicaja (1642-1707), qui dut surtout ses succès aux accents patriotiques de sa muse. I^ siège de Vienne par les Turcs, et la délivrance de cette ville par Jean Sobieski, lui inspirèrent plusieurs canzmi, animés d'un sentiment noble et vrai, qui excitèrent l'enthousiasme général : plusieurs souverains écrivirent au poète pour le féliciter. Il chanta avec le même bonheur les infortunes de l'Italie foulée par les armées étrangères ; ces nobles accents trouvèrent un écho dans les ftmes, et longtemps on cita avec émotion le sonnet qui commence par ces mots : c Italie! Italie!... pourquoi n'es-tu pas ou inoins belle, ou plus forte, pour te faire craindre davantage, ou te faire aimer moins de ceux qui semblent enflammés de tes charmes, et qui cependant te défient à des combats à mort? > Et il termine en déplorant le sort de sa patrie,, c destinée à toujours servir, victorieuse ou vaincue >.
De telles paroles pouvaient passer pour hardies, à une époque où le mutisme était imposé par la prudence. Les bons esprits n'osaient faire qu'une opposition indirecte à un pouvoir ombrageux. Il s'en trouva un qui avait au suprême degré l'esprit de contradiction : c'était Alexandre Tassoni (1565-1635) de Modène. Il avait suivi les cours sans garder pour elles un grand respect; ayant accompagné en Espagne le cardinal Golonna , il en revint plein de rancune contre ce pays, et s'attacha à la maison de Savoie, qui manifestait contre l'Espagne des velléités belliqueuses. Il écrivit contre Philippe III des Philippiques , qu'il n*osa avouer, et les Funérailles de la monarchie dEspogne, qui causèrent sa disgr&ce, car le duc de Savoie le sacrifia aux nécessités de la paix. Repoussé des cours, Tassoni se tourna vers les lettres, et y porta son esprit chagrin , paradoxal , amoureux des nouveautés. Dans ses
Pensieri et ses Caruiderazioni, il attaque Homère, Aristote ^ et même Pétrarque, Tidole de l'Italie; il soutenait, avant Rousseau, que les lettres étaient funestes au\ sociétés, et avant Perrault, que les modernes sont supérieurs aux anciens. U y avait au fond beaucoup de sens et d*esprit dans cette polémique légère, mais elle allait contre un courant établi , et manquait d'autorité pour s'imposer.
Tassoni rencontra une veine heureuse en parodiant la poésie héroïque : son chef-d'œuvre, et l'on peut dire celui du siècle, est la Secchia rapila (le Seau enlevé), épopée badine en douze chants ; il y raconte un fait réel, la guerre qui eut lieu entre les Modénois et les Bolonais, au sujet d'un seau enlevé par les premiers dans la ville de Bologne, et transporté à Modëne, où il est encore renfermé sous clef dans le clocher de la* cathédrale. Tassoni emploie dans ce poème toutes les grandes machines de l'épopée : l'Olympe entier est mis à contribution, et produit des incidents comiques ou burlesques ; le ton héroïque fait un contraste amusant avec la légèreté du fond ; les combats, les descriptions s'entremêlent à des scènes touchantes et variées; enfin le style est toujours pur et correct ; mais ce badinage tourne trop souvent au trivial et à la caricature. Boileau, en l'imitant dans son Lutrin, est plus froid, mais de meilleur goût.
Un autre poète du temps, Bracciolini (1556-1646), mit en scène et tourna en ridicule les dieux du paganisme, dans un poème comico -burlesque, l'O/ympe bafimé (lo* Schemo degli Dei). Depuis longtemps l'Olympe prêtait à rire, et Lucien n'avait pas attendu le christianisme pour le couvrir de ridicule. Montrer les dieux aux prises avec les paysans de la Toscane, leur prêter un langage trivial, des actions ridicules, en opposition avec la dignité hom6-