‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 93 sur 300 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

Si Goldoni n'a pu arriver à créer en Italie la haute comédie , la comédie de mœurs et de caractère , telle que nous la concevons d'après Molière et les autres bons auteurs, c'est moins sa faute que celle de son pays et de son temps : aussi faut-il lui tenir compte de ses efforts et du talent remarquable qu'il a déployé. Les Italiens ne connaissaient alors que deux sortes de pièces : les comédies éruditeSy classiques, composées d'après les règles, imitées des anciens ou des Français ; elles étaient faites pour les^ lettrés, et non pour le peuple, qui ne prenait plaisir qu'à la vieille comédie nationale {commedia deltarte)^ improvisée par les acteurs d'après un canevas ou une esquisse, et parsemée de bouffonneries, de lazzis, d'aventures burlesques et invraisemblables. Il n'était pas facile d'arracher le public et les acteurs à leurs vieilles habitudes, tant cet art grossier et facile, ces rôles permanents d'Arlequin et de Pantalon avaient d'attrait pour les spectateurs, qui n'avaient pas d'autre idée de l'art. Goldoni réussit à leur faire accepter ses pièces écrites; mais, dans beaucoup d'entre elles, il conserva les caractères traditionnels et même les masques; c'était un sacrifice fait à l'esprit national ainsi qu'au besoin du succès. S'il est faible et maladroit dans la peinture de la passion , si ses rôles de femme nous paraissent souvent faux et incomplets, c'est que les mœurs sociales ne lui offraient point d'autres modèles; il est ainsi privé d'un grand élément de pathétique et d'intrigue.

Réduit à peindre le côté extérieur et superficiel de la vie, les travers et les ridicules dans les diverses conditions sociales, Goldoni montra sous ce rapport un véritable esprit d'observation et y déploya une verve intarissable. Il fait ressortir avec beaucoup de gaieté , de malice et d'esprit le contraste des caractères, le côté vulgaire et prosaïque de m. 42

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la nature humaine; il saisit bien le trait dominant de chaque vice et de chaque travers ; il le met en relief par le simple jeu des personnages et le mouvement du dialogue ; on lui pardonne un peu de trivialité en faveur de son entrain et de son naturel. Le style est faible et négligé ; cela tient à la rapidité de la composition ; Goldoni mettait souvent moins de huit jours à expédier une pièce : il est difficile qu'une telle facilité n'engendre pas des défauts. Aussi ^ dans son vaste répertoire, il faut faire un choix, et le nombre des pièces réellement bonnes est assez restreint; on cite surtout : le Café, le Chevalier et la Dame, Paméla, YAmatU militaire, YAvœat vénitien, la Femme de mérite, le Flatteur, le Menteur, le Joueur, V Avare, le Vieillard fantasque; en français, le Bourru bienfaUant. L'exil volontaire de Goldoni fut favorable à sa renommée; on comprit, on accepta mieux sa réforme théâtrale quand elle fut appuyée par le bruit de ses succès parisiens; dès lors elle simposa d'elle-même, et la scène comique resta définitivement séparée des tréteaux de la foire. Toute la gloire de Goldoni est dans ce résultat, et si les Italiens, revenus de leur prévention , disent parfois le grand Goldoni , c'est par l'habitude qu'ils ont d'employer l'hyperbole.

Le comte Charles Gozzi (1718-1801), qu'il ne faut pas confondre avec son frère Gaspard Gozzi , critique distingué , avait bien pu pousser Goldoni à s'expatrier en lui faisant concurrence au thé&tre, mais il ne lui fut pas donné d'y conserver un succès durable. Goldoni voulait purger la scène de la comédie improvisée ; Gozzi prit fait et cause pour elle, et lui prêta l'appui de son talent comme de son imagination. Il suivait sans doute son goût personnel et son admiration pour la vieille comédie nationale, menacée de disparaître devant les innovations de Goldoni ; mais il

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