‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 94 sur 300 · CHAPITRE ONZIËUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIËUE

Touiait aussi sauver de la ruine le théâtre de son ami Sacchi, le dernier représentant des arlequinades. Il triompha pendant un temps et resta maître du champ de bataille ; mais en transformant à sa manière les personnages convenus de la farce populaire, il leur enleva leur caractère et contribua à leur mort définitive. Les pièces de Gozzi sont des bouffonneries fantastiques qui transportent l'action dans le pays des fées et des chimères. Dans sa première pièce , V Amour des trois oranges, son but principal était de parodier le style ampoulé de Chiari et les tournures du barreau qui échappaient à l'avocat Goldoni : le merveilleux de la scène ne venait là que comme encadrement au conte de fées et à la satire ; mais ce fut précisément cette partie que le public goûta le plus , et Gozzi , affriandé par le succès, s'attacha à ce monde des enchantements qui causait tant de plaisir à la foule« Il composa donc, dans le même genre : le Corbeau, le Roi cerf, la Dame serpent, le Beau petit Oiseau vert, le Roi des génies, IdL Fille de l'air. Il remplit cinq volumes de ces (àblesijiabe)^ qui ne sont que des contes de fées arrangés pour le théâtre avec un art ingénieux, relevé par l'éclat des décorations et l'habileté des machinistes. Du reste, ces pièces ne survécurent pas à la troupe de Sacchi, qui en avait le monopole, et avec elle disparut la comédie improvisée, que rejetait définitivement le goAt épuré de l'Italie.

Albergati (1728-1804) vient après Goldoni, par la souplesse, la variété de son talent ; son Médisant est une bonne comédie , dont on admire le dialogue vif et l'élégance du langage. Son drame le Prisonnier fut couronné à Parme dans un concours public, qui avait attendu pendant sept

ans une pièce digne du prix.

L'Italie se laissait gagner peu à peu par le goût et les

idées de la France; dans tous les genres, celte invasion se fait sentir à mesure que le siècle avance. Après une si longue immobilité, on croyait marcher de l'avant en suivant les autres à la remorque; ce mouvement, plus ou moins heureux, faisait illusion; il prouvait au moins quelque vitalité. Le drame, inauguré par Diderot et Beaumarchais, trouva des imitateurs qui ont occupé la scène sans y laisser de trace bien profonde. Le Vénitien Avelloni, comédien de profession , a fait des emprunts au Figaro de Beaumarchais dans sa Lanterne magique; il avait un certain talent naturel, de la gaieté, souvent de Tesprit ; il développe bien certains caractères; mais, faute de savoir et d'expérience, il tombe dans de lourdes bévues et de ridicules platitudes.

Un autre comédien , Federici , qui avait beaucoup voyagé avec sa troupe , avait acquis plus de connaissances et d'expérience. Kotzebue paraît avoir servi de modèle à plusieurs de ses pièces ; son mérite principal est dans le jeu de l'intrigue et le piquant des situations, car il n'entend rien aux choses du cœur ni à la vraie gaieté ; sa note est fausse ou forcée.

Cela n'empêchait pas le goût du drame de se répandre de plus en plus; le mélange d'attendrissement et de gaieté a un attrait dont tous les peuples modernes ont subi les exigences, sans s'inquiéter s'il satisfait aux règles du goût et de Fart : il y a bien peu de ces pièces qui aient une véritable valeur littéraire. Le comique larmoyant n'a pu se faire encore envisager sérieusement par la critique.

La tragédie italienne avait peine à naître, malgré les efiTorts réitérés de quelques bons esprits. L'abbé Antonio Gonti (1677-1749) avait passé par les sciences et la philosophie avant d'aborder la littérature ; il avait cinquante ans

Page 1