CHAPITRE ONZIÈME. m
quand il entreprit ses quatre treigédies jJuniusBrutus, Mareut Brutus, César et Drtmu; elles ont un caractère de grandeur et de gravité digne du sujet et des souvenirs de la Rome antique. Pour Fauteur, elles devaient se rattacher à un plan d'ensemble dont la doctrine de Platon sur le beau eût été le centre. Plus critique que poète, Gonti écrivit une Dissertation sur Athalie : il avait connu en France madame de Gaylus, qui avait reçu les legons de Racine à Saint-Gyr, et s'était plu à transmettre ses souvenirs au philosophe italien. Son poème le Globe de Vénus est un exposé de l'idée du beau d'après Platon.
II faut arriver à la Mérope de Haffet pour trouver le premier succès éclatant dans le genre tragique , car il n'y a pas lieu de s'arrêter aux pièces de Delfino et de Garaccio , habillées à la grecque, ni même à Ylphigénie et à YAleeste de Martelli, calquées sur les pièces françaises. Scipion Maffei (1675-1755), très-savant en antiquité, en histoire, en physique, ne l'était pas moins en littérature, et le théâtre avait pour lui un vif attrait ; mais il était peu sympathique à notre goût dramatique , comme on peut le voir dans la critique qu'il a faite de la Rodogune de Gorneille. Ce fut à trente-neuf ans qu'il se décida à mettre en œuvre sa propre théorie, en composant sa Mérope (1714), jouée avec un succès que jamais pièce de théâtre n'avait obtenue en Italie ; elle n'eut pas moins de soixante éditions, et fut traduite, imitée, admirée par toute l'Europe. Voltaire traita le même sujet, et lui fit quelques emprunts; mais, ne voulant pas paraître plagiaire, il mit tous ses soins à faire mieux encore , et il y réussit. Mérope est un sujet naturellement dramatique , qui a tenté une foule d'écrivains; Euripide l'avait traité, mais sa pièce ne nous est pas parvenue ; trois poètes italiens s'y étaient exercés avant
Maffei, et Alfieri le reprit encore un peu après lui. Maffei voulait montrer, contrairement aux traditions françaises, qu'une tragédie sans amour peut intéresser au théâtre, et qu'une autre passion, forte et bien développée, peut suffire à remplir un drame. Le sujet de Mérope lui offrait cette ressource, par le spectacle émouvant d'une mère qui est sur le point de faire périr son fils en croyant le venger ; il 7 a des scènes fort touchantes , un intérêt qui va croissant de scène en scène; mais les incidents forcés, les événements fortuits et invraisemblables prêtaient à la critique, et Voltaire, plus sûr de lui, plus habile dans son art, sut tirer parti des qualités de l'auteur italien en évitant ses défauts. Le style de Maffei laisse aussi à désirer ; en voulant fuir la pompe , il est souvent prosaïque malgré l'harmonie assez soutenue de son vers sciollo.
Il appartenait à Victor Alfieri (1749-1803) de réveiOer la scène tragique à force de travail et de volonté , en la créant sur un type nouveau, original et vigoureux. Né à Asti, en Piémont, d'une famille noble et riche, il fit d'assez mauvaises études au Collège des nobles, à Turin. La mort de son père le laissa maître de ses actions et de sa fortune ; il en profita pour satisfaire son goût effréné des voyages, et parcourut l'Europe plut6t podr s'étourdir que pour observer et étudier ; il ne cherchait alors que le plaisir et la distraction. Il sentait son ignorance, il en avait honte, il s'indignait parfois de sa vie inutile et désœuvrée, et déplorait le sort qui l'avait fait naître sous le joug d'un petit prince de Savoie. Au milieu d'une société dont les étroits préjugés comprimaient le violent essor de sa fougueuse nature, son caractère fier et indépendant lui faisait haïr toute espèce de servitude et de despotisme ; il n'en conservait pas moins tous les préjugés et l'orgueil de sa naissance ;