CHAPITRE ONZIÈME
c'était, comme Ta dit M. Villemain, un démocrate féodal. Tel il se peint à nous dans l'histoire qu'il a faite de sa Fie » si curieuse à plus d'un titre.
Après une première excursion à travers la France, la Hollande, l'Angleterre, faite au galop de la poste, Alfieri revient à Turin , aussi ennuyé qu'auparavant. Pour se distraire, il ouvre quelques livres français, car l'italien lui était moins familier que notre langue; ÏHéhfUe de Rousseau le rebute ; il n'y voit que recherche , affectation de sentiment , chaleur de tète et froideur de cœur ; le Contrat ioeial est pour lui lettre close; la prose de Voltaire le séduit, mais ses vers le fatiguent; Montesquieu lui cause étonnement et plaisir ; mais il s'enflamme à la lecture des Grands Hommes de Plutarque : c Je les ai lus quatre ou cinq fois avec un tel transport de cris, de pleurs , de fureur, que ceux qui m'auraient entendu d'une chambre voisine m'auraient certainement pris pour un fou... Des larmes de douleur, de rage jaillissaient de mes yeux , en songeant que j'étais né en Piémont, dans un État et sous un gouvernement où l'on ne pouvait ni faire ni dire de grandes choses, et où peut-être on ne pouvait en sentir ni en penser, même inutilement. »
Ces lectures, cet enthousiasme, ces émotions violentes sont le prélude de l'inspiration dramatique ; mais il lui faut mûrir avant d'éclore. Alfieri reprend ses courses vagabondes; il parcourut cette fois, presque sans s'arrêter, l'Allemagne, la Prusse, le Danemark, la Suède, la Russie ; fl revient par la Hollande, l'Angleterre, la France, l'Espagne, le Portugal, et il retombe encore à Turin, où il étouffe plus que Jamais. Mais à travers ses courses, il a lu pour se désennuyer quelques vers de Pétrarque et du Tasse, il s'est apergu qu'il y a une littérature italienne.
Son goût s'éveille avec sa curiosité; il donne bientôt à Fétude toute Tardeur qu'il a consacrée aux voyages et aux plaisirs; Il ébauche même une tragédie, il entrevoit la gloire; dès ce moment sa vocation est fixée. Honteux de ne savoir que le français, il cherche à se déjranciser, et même à se dêpUmoniUer; il rapprend le latin; il étudie avec ardeur Titalien, sa grammaire, sa prosodie, ses poètes; il imite, il compose; il va chercher à Florence le pur dialecte toscan, et après plusieurs voyages dans cette ville dont l'attrait devient pour lui; irrésistible, il s'y fixe pour toujours, après avoir réalisé, non sans peine, les biens qu'il possédait en Piémont. Désormais heureux et libre, maître de lui-même et de l'avenir, il peut se livrer sans contrainte à sa passion pour l'étude, pour la composition, et préparer sa réforme dramatique.
Une autre passion attachait Alfieri à Florence; il y avait rencontré la comtesse Albani, femme du dernier des Stuarts; il l'épousa plus tard quand elle fut devenue veuve ; ce fut pour lui plaire qu'il s'adonna à l'étude avec cette fougue qu'il portait dans tous ses goûts. Après douze années de travaux , de lectures, de compositions diverses, il se rendit à Rome pour faire imprimer quatre de ses tragédies, et en fit hommage au pape Pie YL Elles furent représentées dans la haute société et obtinrent un grand succès : la gloire commençait à lui sourire, et l'encourageait à de nouveaux efforts.
Ce n'est pas seulement dans l'art dramatique qu* Alfieri rêvait des réformes : il voulait relever l'esprit public , les mœurs nationales en réveillant les souvenirs de la liberté. La haine qu'il avait vouée à tout pouvoir oppresseur se retrouve, forte et vivace, dans son Traité de la tyrannie; il y dépasse les paradoxes mêmes du Contrat social, et