‹ Histoire des littératures étrangères (volume 2)Chapitre 97 sur 300 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

cherche à prouver qu'il y a moins de liberté en Europe qa*en Turquie : il ne voit autour de lui que corruption et oppression, et condamne de parti pris toute la société moderne. Dans son autre traité le Prince et les Lettres, il proclame l'indépendance du génie, et soulienlr que la pro«tection des grands l'abaisse au lieu de l'élever; cette opinion était naturelle chez un homme impatient du joug et passionné pour la liberté. Cette liberté, il Tavait saluée et chantée dans les premiers événements de la Révolution française, mais il en eut bient6t horreur quand il la vit dégénérer en tyrannie violente et sanguinaire. Il ne fut pas des derniers à en souffrir; des rentes qu'il avait achetées en France furent réduites au tiers, et payées en assignats. Il s'était rendu à Paris pour y préparer une édition complète de ses œuvres; quand il voulut en sortir, son édition fut confisquée, sa bibliothèque saisie, et il n'eut d'autre consolation que de maudire le pouvoir arbitraire dont il avait salué l'avènement. C'est sous l'influence de cette colère légitime, mais excessive, qu'il composa son Mào-GaUo, qui n'est qu'un cri de haine contre la France. Sa rage ne fit que s'accroître quand il vit l'Italie envahie par les armées françaises, le Piémont disparaître, et Florence occupée par un escadron français. Pour se distraire des malheurs publics et de ses préoccupations personnelles, il se plongea dans l'étude avec une sorte de frénésie. A quarante-huit ans, il se mit à l'étude du grec, pour lire Euripide et Sophocle dans l'original, et admirer les beautés immortelles d'Homère; il y réussit, et, toujours bizarre dans ses caprices autant qu'il était énergique dans ses volontés,* il créa un ordre chevaleresque dont Homère était le prince; il se fit chevalier d'Homère, avec une devise en vers grecs composée par lui-même. C'était sa dernière

passion , avec celle des chevaux qu'il conserva jusqu'à la fin; rien de curieux dans ses Mémoires comme le récit du voyage qu*il fit en Angleterre pour y acheter quinze beaux chevaux, et des mille difficultés qu'il eut pour leur faire traverser les Alpes, passage qu'il compare gravement h celui d'Annibal.

Les œuvres poétiques d'Alfieri se composent de vingt et une tragédies, six coiàédies, des odes et des sonnets, un poème épique en quatre chants, YÉtrurU vengée, dirigé contre la tyrannie des Médicis. Ses tragédies forment la partie importante de ces ouvrages, tant par leur valeur intrinsèque que par les efforts qu'il fit pour être original et créateur.

En dépit de sa haine contre la France et contre notre système dramatique, Alfieri est plus français qu'il ne pense et ne veut l'être : il s'était formé à notre école; il a cru remonter aux Grecs pour retrouver la simplicité de Fart, mais il ne les a vus qu'à travers Timitation française. M. Yillemain remarque très-bien qu'il a fait des tragédies mythologiques comme en a fait Racine, des tragédies romaines comme en a fait Corneille , comme en a tenté Voltaire. C'est dans Corneille qu'il a trouvé son dialogue si vif et si coupé, avec sa forme si brusque et si rapide dans la réplique soudainement et violemment alternée. Et pourtant nulle part il ne nomme Corneille, comme s'il craignait d'avouer l'influence indirecte exercée sur lui par ce grand maître»

Au fond, Alfieri n'a guère innové que dans la forme, tout en conservant le cadre de la tragédie française : il observe rigoureusement les unités; il simplifie* la scène autant que possible, pour la concentrer dans une seule action et une seule passion. Il chasse du théâtre les confi-

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