CHAPITRE ONZIÈME
dents et les rôles subalternes; il réduit presque toutes ses pièces à quatre personnages essentiels, au risque de les rendre sèches et décharnées; il va droit au but en se débarrassant des accessoires; il ne sonne qu'une cloohe, comme le dit Sismondi, oubliant que les sons variés sont le charme de Thannonie. Il supprime les circonstances de temps et de lieu, pour placer son action dans un milieu abstrait, qui est partout et nulle part; il perd ainsi tout l'effet produit par la diversité et la couleur locale sur Timagination du spectateur. Son système était bien arrêté : cOn ne verra point ici, dit-il, de personnages mis aux écoutes pour pénétrer des secrets de la découverte desquels dépende en grande partie Faction; point de ces personnages inconnus à eux-mêmes et aux autres; point d'ombres visibles et parlantes, d'éclairs, de tonnerres, d'intervention céleste; point de massacres inutiles, ou de menace d'un assassinat contre nature et peu nécessaire; point de reconnaissance empruntée ou invraisemblable, de billets, de croix, de bûchers, de cheveux coupés, d'épées reconnues, point enfin de tous ces petits moyens déjà tant de fois employés. » Il ajoute qu'il a cherché à diversifier les personnages , de manière à leur donner à chacun un caractère propre ; qu'il met toujours , autant qu'il est possible, la catastrophe sous les yeux du spectateur, comme il a mis l'exposition en action par un dialogue vif et passionné. Les confidents surtout lui paraissent le comble de l'absurde, et il n'est sarcasmes dont il ne les accable; comme si les soliloques, par lesquels il les remplace, avaient beaucoup plus de naturel et de vraisemblance. Qu'un héros fasse tout seul ses confidences au public, ou qu'il échange ses pensées avec un subalterne placé là pour l'écouter plutôt que pour lui répondre, on ne voit pas la
différence bien grande, ni ce qu*y gagne tant la vraisemblance : ce sont de petits moyens de réforme qui ne font pas faire un grand progrès à Fart.
Le défaut principal des tragédies d'AIfleri , il Ta reconnu ,lui-même, c'est Tuniformité. c Quiconque a observé la structure de Tune les a toutes observées. Le premier acte est très-court; jamais aucun accident; beaucoup de dialogues ; des quatrièmes actes faibles ; des vides çà et là quant à l'action; mais l'auteur croit les avoir remplis ou couverts par une certaine passion dans le dialogue. Les cinquièmes actes extrêmement courts, très-rapides; les mourants faisant peu de discours : voilà en abrégé la marche toujours semblable de ces tragédies. »
En avouant ses défauts avec une certaine sincérité, Alfieri les croit compensés par des qualités : la simplicité, le naturel, l'énergie; mais il ne s'aperçoit pas qu'il tombe dans la roideur et la sécheresse; que ses héros, taillés à son image, sont invariablement les mêmes, ce qui est le contraire dans la nature; c'est là ce qui rend son art incomplet malgré de grandes beautés. < Le poète tragique, ditVillemain, est un être souple, multiple, variable, dominé par toutes les passions qu'il prête à ses personnages, mais n'ayant pas lui-même une passion en propre qui lui défende ces transformations. »
Alfieri accusait Métastase d'avoir corrompu le goût des Italiens par la mollesse de son style; il se jeta dans l'excès contraire : en voulant atteindre la force et la concision, il tomba souvent dans la rudesse et l'obscurité. Ce style faisait partie de son système; il le crbit suffisamment pur, correct, exempt d'enflure; il est persuadé qu'il a créé le véritable style tragique. Pourtant l'art ne doit point dédaigner les ornements; leur emploi est une question de goût