CHAPITRE DOUZIÈME
jours de langueur, il expire, avec la douleur d'avoir vu ses avertissements inutiles, et ses efforts impuissants pour sauver son pays de Thumiliation.
William Pitt (1759-1806), second fils de lord Ghatam, ne doit pas être séparé de son père dans cette revue des grands orateurs anglais ; non moins éloquent que lui, il le surpasse par les qualités éminentes de l'homme d*Ëtat. Pendant vingt ans, il dirigea les destinées de TAngleterre avec une énergie, une hauteur de vues, une puissance de génie que peut-être aucun ministre n'a égalées. Il faut remonter à Richelieu pour lui trouver un équivalent dans rhistoire ; et encore Richelieu, ministre tout-puissant d*un roi absolu, n*eut pas à lutter contre les mêmes difficultés ^ue Pitt, ministre d'un roi tombé en démence, sous un régime parlementaire.
Le jeune Pitt fut élevé avec une tendre et pieuse sollicitude par son père et par sa mère, lady Esther Granville. Sa santé était délicate, et plusieurs fois il dut interrompre 5es études classiques, auxquelles il s'appliquait avec ardeur; à douze ans les auteurs latins ne lui offraient plus de difficultés, et bientôt après il lisait couramment Thucydide dans le texte grec. Son précepteur a rendu témoignage de cette rare aptitude pour des études qui devaient le préparer au grand rôle d'orateur et d'honune d'État.
c II n'est presque pas, dit-il, un auteur grec ou latin que nous n'ayons lu ensemble tout entier. Il étudiait avec soin les différents styles des orateurs, et il avait le sentiment le plus délicat et le plus vif de leurs beautés caractéristiques. La rapidité de son intelligence n'empêchait pas son exacte et minutieuse application. Quand il était seul, il consumait des heures entières sur les passages
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remarquables d*un orateur et d*un historien ; il étudiait le tour, les expressions, la manière de disposer le récit et d'exposer les motifs secrets ou manifestes des actions; quelques pages l'occupaient toute une matinée.
c C'était pour lui surtout une occupation favorite de comparer les discours opposés sur un même sujet, et d'examiner comment chaque orateur avait défendu sa cause, prévenait ou r.epoussait les objections de son adversaire : étude, je crois, la plus profitable à un futur homme d'État. Les auteurs qu'il préférait étaient Tite-Live, Thucydide et Salluste. »
Le père suivait avec une tendresse émue les progrès étonnants de son fils, et était obligé de modérer son ardeur dans l'intérêt de sa santé.
Il avait dix-huit ans quand lord Ghatam mourut. U commença par plaider au barreau, mais il suivait avec attention les débats du Parlement, où il sentait que sa place était marquée. li y fut nommé à vingt et un ans, et devint bientôt chancelier de l'Échiquier; lord North l'avait appelé un jeune homme né ministre. Cependant le ministère dont il faisait partie ne dura que quelques mois : il succomba sous les attaques réitérées de ce même North, auquel Fox^ son ennemi jusque-là, était venu prêter son appui. Mais à propos du biU sur le gouvernement de rinde, Pilt reprit ses avantages, et renversa à son tour ce ministère de coalUion. Il n'avait que vingt-quatre ans, et pendant vingt années il porta le fardeau du pouvoir avec une vigueur qui ne faiblit jamais.
Les débats furent difficiles, et le pouvoir vivement disputé; la majorité de la Chambre des communes était contre lui ; Fox la dirigeait avec son habileté ordinaire ; en trois mois, Pitt subit jusqu'à quatorze votes défavo-