‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 104 sur 191 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

rattention et radmiration générale de la Chambre; il unit à la force d'argumentation la plus convaincante, la plus lumineuse précision du langage et le plus admirable mélange de gravité, de grâce, de plaisanterie, de'pathétique, de colère. Ce fut un tumulte d'applaudissements inusités dans une Chambre anglaise, et Burke lui-même déclara que l'on venait d'entendre le plus merveilleux effort d'éloquence, de logique et d'esprit réunis dont il y eût souvenir. L'Assemblée, comme éblouie et fascinée, remit à plus tard son jugement, pour se donner le loisir de la réflexion et du sang-froid qu'elle ne possédait plus en ce moment.

Une discussion non moins émouvante, non moins sérieuse, s'engagea entre Burke et Fox, deux amis de vingt ans, à propos des principes et des excès de la Révolution française. Les Anglais avaient applaudi en général aux débuts de cette révolution qui rappelait la leur, et faisait surgir en France une Constitution dont la base était tirée de leur droit politique. Mais comme elle ne tarda pas à dévier et à prendre un caractère d'illégale violence, les opinions se partagèrent et l'admiration fut vite refroidie. Fox conserva ses illusions, et ne ménagea pas ses éloges. Quant à Burke, dont la droiture inflexible et l'âme généreuse s'indignaient contre toute violation du droit, il devina où tendaient les violences démocratiques, les insultes dirigées contre le pouvoir légal, les empiétements audacieux de la démagogie. Il en craignait l'exemple et la contagion pour sa patrie ; c'est dans ce but qu'il écrivit un livre remarquable : Réflexions sur la Révolution de France et sur Us procédés de certaines Sociétés de Londres. Les événements de la France y sont jugés avec une profonde connaissance des faits, des idées et des sentiments de ce

pays, et avec une vue prophétique des événements qui se préparaient.

Fox avait fait dans la Chambre l'éloge de la Révolution française, en disant : « Tadmire la constitution nouvelle de la France, comme le plus glorieux monument de liberté que la raison humaine ait élevé dans aucun temps et dans aucun pays. » Burke, à quelque temps de là, releva ces paroles, t Je m'étonne, dit-il, que celte chose étrange qu'on appelle la Révolution en France puisse être comparée aux glorieux événements de la Révolution anglaise. »

Ces escarmouches entre les deux amis devaient aboutir bientôt à une rupture complète. Elle éclata inopinément à propos d'un bill sur la colonie de Québec. Burke y prit occasion de faire une critique amère des désordres qui agitaient la France, du bouleversement dont ses doctrines et son exemple menaçaient l'Europe. Fox répliqua avec une certaine aigreur : c Quant à la Révolution française', je diffère entièrement de mon honorable ami. Nos opinions, je n'hésite pas à le dire, sont aussi distantes que les deux pôles Sur cette révolution, je tiens à mon sentiment, et je ne rétracte pas une syllabe de ce que j'ai dit. Il n'est pas un livre, pas un discours de mon honorable ami, quelque éloquents que soient ces livres et ces discours, qui puissent me faire abandonner ou affaiblir mon opinion »

Burke, ému et blessé de ce langage, répondit: « Quoique j'aie été plusieurs fois interrompu et rappelé à Tordre, j'ai écouté M. Fox avec le calme le plus absolu, sans l'interrompre une seule fois... Ma conduite publique, ma parole, mes écrits ont été traduits et falsifiés en termes amers et durs : mes conversations confidentielles mêmes sont

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