‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 122 sur 191 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Époque contemporaine. — Difficulté de la critique. — Le roman anglais comparé au roman français. Son importance de nos jours. — Ainsworth. — Catherine Cîora. — Madame Trollope. — Lady Blessiogton. — Cooper. — Marryat. — Mayne-Reid. — Washington Trving. — Dickens. — Tbackeray. — Bulwer. — Lytton. — Disraeli. — Charlotte Brontê. — Lady FuUerton. — Madame Beecker Stowe. — Adam Bede (G. Elliot). — Wilkie Çollins. ~ Charles Reade. » Thomas Hughes. — Madame Wood. — Miss Braddon. — Susan Warner. — Miss Cummins. — Charlotte Yonge.

En abordant la littérature anglaise de notre temps, nous éprouvons un certain embarras. Comment apprécier et juger ce qui est en voie de se faire , ce qui n*est point achevé? Le temps qui court est une mêlée un peu confuse; comment distinguer, dans la bataille, les héros et les grandes actions? La fumée obscurcit Thorizon; les bataillons avancent et reculent; les coups portés restent indécis ; on ne sait pas encore quels seront les vainqueurs et les vaincus. Le temps seul peut faire Thistoire, et assigner à chacun la gloire qu'il a conquise par de nobles efforts. U en est de même en littérature; il faut le silence de la tombe pour juger les écrivains; tant qu'ils n'ont pas dit leur dernier mot, ils peuvent réclamer contre im jugement prématuré; ils peuvent se dédire et en appeler du présent à l'avenir.

Tout fermente en Europe, dans les idées comme dans les faits : les nations se transforment en évoluant sur elles-

mêmes, ou en se pénétrant par influence. Plus que jamais, les communications deviennent faciles et rapides; lesche* mins de fer, le télégraphe, la presse, les traductions, tout concourt à ce résultat. Qu'un livre paraisse, sous une forme attrayante , ou contenant une idée neuve présentée avec intérêt, il fait rapidement le tour du monde et entre dans le domaine universel. Il y a deux siècles, Shakspeare restait confiné en Angleterre, limité dans sa gloire nationale, encore incomplète; inconnu en France, et n'obtenant même pas une mention de Boileau, qui l'eût traité, comme Yoltaire, de sauvage ivre. Aujourd'hui, un roman de mœurs, venu d'Amérique, la Case de V oncle Tom, s'est vendu par millions d'exemplaires. Walter Scott a gagné six millions avec ses ouvrages; il a eu partout des admirateurs et des imitateurs; Dickens, Thackeray, comptent des lecteurs dans toutes les parties du monde. C'est ainsi que les idées ^imposent et s'unifient.

Il faut avouer que la poésie, la haute littérature a peu gagné jusqu'ici à cet échange international; le roman, par sa forme populaire et familière, offre à la foule, toujours avide et légère, des récits qui l'intéressent et la captivent : <:'est l'épopée des temps modernes, Tépopée boui^eoise, populaire, qui revêt mille formes capricieuses, et satisfait, au jour le jour, à la curiosité inassouvie du public.

Il est certain que, dans ce genre, les Anglais sont nos maîtres; leur esprit froid et observateur, leur sens moral, généralement élevé, leur donnent une supériorité qu'il est juste de reconnaître. Nos romanciers français, qu'ils se nomment Balzac, Soulier, Eugène Sue, Mérimée, 6. Sand ou Dumas, ne songent qu à peindre ou à amuser; le côté moral est le dernier de leurs soucis : tout sujet leur est bon, pourvu qu'il saisisse un public peu scrupuleux. Le

Page 1