CHAPITRE QUINZIÈME
romancier anglais respecte davantage son lecteur; il croit qu'il a une mission à remplir, celle d'instruire et de moraliser, et il prend son rôle au sérieux. Il faut que son œuvre pénètre dans les familles, qu'elle puisse rester impunément sur toutes les tables de salon, et que la jeune miss n'ait pas à rougir en y jetant les yeux ; il faut que le peuple y trouve des conseils, des observations justes, des principes de morale et de conduite. La religion n'y sera jamais outragée par de sottes plaisanteries ou des attaques directes; l'amour n'y aura ni fureurs, ni emportements, ni tableaux de dépravation sensuelle; on n'y fera pas de théories subversives et antisociales; le but, en général, est plus noble, plus élevé; le côté sérieux domine, et la fiction n'est plus que le véhicule de l'idée.
C'est ainsi que le roman anglais est devenu de nos jours un pouvoir public et presque une institution sociale; il embrasse toutes les directions de la pensée , il touche à toutes les questions : histoire , morale, politique, philosophie, religion; son action s'exerce sur toutes les idées, sur toutes les intelligences; c'est le genre littéraire le plus répandu, le plus populaire, et son influence est énorme. Les penseurs, les hommes politiques y ont recours comme moyen d'action, comme procédé de vulgarisation; c'est ainsi qu'on trouve, parmi les romanciers, des hommes d'État, des marins, des militaires, des ecclésiastiques. Les femmes y figurent en grand nombre, et plusieurs y brillent au premier rang, comme dans leur domaine naturel. On a calculé que depuis Walter Scott, la littérature anglaise a fourni près de cinq mille romans, et la proportion ne fait que s'accroître. On comprend que nous ne puissions entrer ici dans une étude approfondie de ce genre fécond et dominateur, qui absorbe presque toute la littérature
contemporaine ; nous devons nous borner aux chefs d*école, aux noms le plus universellement connus.
Parmi les imitateurs de Walter Scott, il faut citer surtout Harrison. Ainswortb (1805), écrivain habile à soutenir l'intérêt dramatique dans des récits combinés avec art et écrits sous une forme pure et sobre ; ses meilleurs ouvrages sont la Tour de Londres, Ahigad, Criehion, Guy Fawket, la Chambre iioilée, Jack Sheppard.
Mrs Catherine Gore n'a pas écrit moins de cent Yolumes de romans. L'excès d'imagination est un écueil pour le talent; il est rare qu'une telle fécondité produise des œuvres durables. C'est aussi par excès et surabondance que pèche Mrs Frances TroUope (1791-1863), de plus sa verve caustique ne se plait que dans la peinture des vices et des ridicules; l'Amérique lui a surtout fourni matière à satires; en forçant ses peintures, elle a pu flatter la malignité publique, mais aux dépens de la vérité. Partout, dans ses voyages à travers l'Europe , elle n'a cherché que des aliments pour sa fantaisie systématiquement railleuse, et elle n'épargne pas son propre pays plus que les autres. Ces récits, ces tableaux, trop superGciels, n'ont eu qu'un moment de vogue. On ne s'occupe plus guère non plus des romans de lady Blessington (1789-1849), qui fut liée avec Byron, et l'a mis en scène dans un de ses livres. Son salon littéraire eut une grande célébrité, mais le grand monde britannique voyait de mauvais œil le peu de cas qu'elle faisait des convenances sociales.
L'Amérique a eu son Walter Scott, quoique dans un genre difiérent; Fenimore Cooper (1789-1851) a peint le nouveau monde, les solitudes américaines, les mœurs si curieuses des tribus indiennes, sous des couleurs aussi vives que pittoresques. Il débuta en 1821 pas V Espion, qui