CHAPITRE QUINZIÈME
chef du parti conservateur et premier ministre. Disraeli a toujours fait marcher de front la littérature et la politique, faisant servir l'une au succès de Tautre. À l'âge de vingt-six ans, il débutait par Vivian Grey, roman satirique et politique qui soutenait les idées de réforme, et bientôt après il se présentait aux électeurs pour entrer au Parlement. Deux fois repoussé , il ne se tint pas pour battu, se lança dans l'opposition, obtint enfin un siège à la Chambre, combattit ardemment Robert Peel, et écrivit de nouveaux romans qui augmentèrent sa renommée et sa puissance : Caniarini Fleming, CorUngshy et SibyL Comme orateur, il emploie trop souvent l'ironie et le sarcasme, mais il s'impose avec une autorité presque irrésistible, celle du talent et de l'expérience.
Faisons maintenant aux femmes de lettres, aux atUhorest, la part qui leur convient dans le roman par droit de talent et d'influence. La première place appartient à Charlotte Bronlé (1816*1855), longtemps cachée sous le pseudonyme de Currer Bell, et qui doit son illustration au roman si connu et si remarquable de Jane Eyre. Née et élevée dans un pauvre presbytère du Yorkshire , elle avait pour père un clergyman d'un caractère misanthrope et bizarre, qui, resté veuf avec six enfants, avait peine à pourvoir aux besoins de sa famille. Mal nourris, mal velus et souvent maltraités, les pauvres enfants firent un long apprentissage de la misère et de la souffrance. Deux filles moururent jeunes; Charlotte et deux de ses sœurs se firent institutrices à Bruxelles, puis revinrent à Haworth , leur village natal, pour y fonder une école qui ne réussit pas. L'étude était leur seule consolation ; elles s'exerçaient à écrire en vers et en prose, envoyaient leurs productions aux libraires de
Londres, et ne recevaient que des refus. L'un deux pour-
tant finit par accepter un manuscrit sigué Currer Bell, et publia Jane Eyre, ou Mémoires d'une instituirice : ce fut un succès immédiat 9 prodigieux (1849) : Charlotte Bront6 se plaçait du premier coup parmi les illustrations littéraires de son pays. Mais ce triomphe fut mêlé de bien des amertumes; ses deux sœurs, Emilie et Anne, moururent de consomption; son frère, dont la conduite déréglée lui avait causé bien des peines, les suivit au tombeau; elle resta seule, auprès de son vieux père devenu de plus en plus morose, pendant que deux nouveaux romans, Villeite et Shirley, ajoutaient de nouveaux rayons à sa gloire. Un éclair de bonheur traversa pourtant les nuages de cette existence assombrie par tant de traverses : elle épousa M. NichoUs, le vicaire d^Hawortb ; mais après neuf mois de mariage elle succomba elle-même, laissant un nom que Ton peut placer sans crainte à côté de celui de Richardson.
Le talent de Miss Bronté est né de la lutte contre l'adversité; il est à la fois vigoureux et concentré, mais terne et froid ; sa manière est âpre, brusque et semée de contrastes ; on voit que son âme n'a pas eu d'épanouissement , qu'elle a gémi sous les réalités arides de la vie, qu'elle n'en a goûté que les amertumes. Mais cette âme est forte et bien trempée; elle a accepté la lutte sans fléchir; elle oppose au malheur une force morale appuyée sur la foi religieuse qui la soutient et la dirige; pourtant cette fermeté stolque manque d'émotion et de tendresse, aussi bien que de variété et d'agrément.
Gomme contraste à cette forme austère , imbue des préjugés protestants, on peut signaler le talent plus aimable, plus sympathique, quoique moins accusé, de lady Fullerton, fille du comte Granville, dont l'imagination est aussi vive que gracieuse et sensible. Elle se platt à peindre , dans ses