CHAPITRE SEIZIÈME
qu'il ait beaucoup écrit, et obtenu une certaine vogue , son mérite ne parait pas avoir de bases bien sérieuses , ni lui préparer une gloire durable. Poëte philosophe , il analyse-, décompose, passe sa pensée à Talambic, sans dissimuler assez les procédés dont il use. Si encore il en sortait quelque chose de clair, de limpide, de simple, un produit facilement appréciable ; mais non , le creuset a gardé la science abstruse, la pensée est voilée, la forme est excentrique, l'expression louche ou emphatique : tout manque de mesure , de proportion , de vérité et de justesse ; la gravité se mêle au grotesque , la métaphysique au réalisme. Que d'œuvres bizarres , recherchées, incomplètes ! Drames , poëmes, satires, tout est soumis au même procédé, tout vise à la profondeur, mais partout manquent la clarté et le vrai sens poétique. Son Paracdse est moins un drame qu'une analyse psychologique et morale ; l'action est nulle : on y voit une âme s'étudiant et se creusant elle-même, un second Faust qui> soif de tout pénétrer, de tout connaître, une sorte de révolutionnaire dans la science ; il aspire au mystère , à l'inconnu de l'avenir ; mais la science le trompe et ne lui dévoile que son impuissance ; il finit par l'hôpital. Point de plan dans ce^rame, mais des images à profusion , des divagations subtiles , une obscure métaphysique : ce beau sujet est gâté par une main inhabile. Nous ne citerons pas les autres ouvrages de M. BroMrning, dont les titres le disputent en bizarrerie à leur contenu.
L'Écossais Charles Mackay (1814) est un poète démocrate dont les chants sont très-populaires en Angleterre et en Amérique ; ses Voix de la Foule passent pour son œuvre la mieux inspirée. Mais la politique conservatrice a eu son interprète dans lord John Manners, auteur de EnglaruTs
Trust, et qui est le poète le plus en vue de ce parti qu'on a surnommé la jeune Angleterre, placé sons le patronage illustre de M. Disraeli.
D'autres poètes inclinentau mysticisme, comme M. James Bailey (1816), auteur du poème de Festus, du Monde des Anges et des Mystiques. Les lecteurs ne lui manquent pas, quoiqu'il se tienne dans des régions élevées où tout le monde ne peut pas le suivre. — Henri Home a réussi dans plusieurs genres : son épopée d'Orîon a été bien accueillie, et il a donné de l'intérêt à ses drames de Cosme de Médkis, la Mort deMarkwe, Grégoire Vil; mais en maint passage l'action dramatique fait place à l'élégie ou à l'épopée.
Les vers sont moins dédaignés de nos jours en Angleterre qu'en France, et il n'est pas rare de voir de simples ouvriers, des hommes du peuple, devenir poètes, littérateurs , journalistes , et exercer une certaine influence par leurs œuvres. Tels sont le graveur Svirain, auteur des English Mélodies, dont plusieurs ont été popularisées par la musique; le cordonnier chartiste Thomas Gooper, devenu journaliste et romancier à force de volonté et de tra^ vail ; le bonnetier Thomas Ragg , aujourd'hui ministre de l'Évangile ; le vannier Thomas Miller, écrivain fécond en vers et en prose.
Plus près de nous, et un des derniers venus, mais l'un des premiers par le talent, se présente Charles Swinbume (1837), qui prend Shelley pour maître et modèle, et forme une école bruyante , tapageuse , pleine d'audace, celle des pré-raphaélites. C'est un nouveau romantisme, non moins exclusif que celui de 1 820 , et plus radical encore , car il attaque toutes les idées reçues , toutes les traditions littéraires et artistiques , avec la prétention de renouveler de