LE THÉÂTRE
La littérature anglaise a perdu dans l'art dramatique tout ce qu'elle a gagné dans le roman et dans l'histoire : l'art s'est déplacé : le drame est dans le livre; il y> ses coudées plus franches, ses allures plus naturelles, son public plus facile à trouver, à amuser, à émouvoir. Pour Fécrivain, la composition du drame demande certaines conditions de pensée, de réflexion, de plan et de mise en scène que n'exige pas le roman, et l'écrivain court au plus facile, là où il n'a pas à redouter une chute éclatante. Le roman se prête à toutes les rêveries, à toutes les analyses, aux fantaisies, aux caprices illimités de l'imagination, tandis que le théâtre a ses règles et ses bornes qu'on ne peut impunément franchir : de là le progrès de l'un et la frappante décadence de l'autre depuis une quarantaine d'années.
La frivolité du public est pour une bonne part dans cet état de déchéance théâtrale; il a pris goût aux pantomimes, aux scènes burlesques, aux farces que jouent les théâtres d'ordre inférieur; il se platt aux cafés-concerts; la musique est en grande faveur ; elle absorbe la scène, et la bonne société donne l'exemple de cet entraînement général. A défaut de bonnes pièces nouvelles, on imite les mauvaises venues de l'étranger; le théâtre s'alimente en grande partie de ces adaptations qui ne coûtent aucun effort, et dont les spectateurs se contentent, faute de mieux. Vers 1845, le grand acteur Macready, si habile à interpréter les
rôles de Shakspeare, essaya une reforme dramatique, de II. 47
concert avec Lyllon Bulwer^ et obtint quelques bons résultats; on remonta aux sources» on imita Eschyle et Sophocle, ou ^assingcr et Webster ; mais on retomba bien* tôt dans Timpuissance ou la vulgarité.
Shcridan Kno^les, auteur et acteur » exploita la scène avec un certain succès en puisant le pathétique aux sources de la vie commune, au moyen d'une certaine chaleur d'imagination et de style. Ce n'est pourtant pas une bonne école que celle qui vise aux succès d'attendrissement et de larmes, en négligeant les côtés héroïques du cœur humain, et l'idéal qui élève les Ames. Le drame bourgeois, tel que l'ont conçu La Chaussée, Diderot, Kotzebue et Knowles, est le drame de la décadence; le vulgaire se laisse prendre à ces tableaux réalistes, à cette sentimentalité pleurarde qui énerve les ressorts de l'àme; mais l'art y perd sa force et sa gloire. L'exemple des grands maîtres de la scène est toujours là pour protester contre cet envahissement d'un mauvais goût encouragé par le public ignorant et aveugle. Knowles avait été engagé dans cette voie par le succès de ses débuts et les exemples de ses prédécesseurs : ses deux pièces Virginiui et Caïus Gracchus furent goûtées en Angleterre et en France, grâce à des peintures heureuses de la vie bourgeoise chez les Romains; mais quand il sortit de l'élément antique pour entrer dans le romanesque él^ giaque, on sentit qu'il péchait sous le rapport des caractères et de la vraisemblance. Le Bossu^ Guillaume Tell, VAmour, VÉpouse, la Fille, offrent de bonnes scènes, de jolis détails, quelques caractères bien tracés, qui ne rachètent pas suffisamment ce qu'il y a de faux dans l'ensemble.
Bulwer, comme nous l'avons dit, eut un grand succès par sa Dame de Lyon, restée au répertoire, et qui offre des