CHAPITRE PREMIER
Collège de France, avec un bénéfice rapportant mille livres; il refusa, préférant sa liberté à tout autre avantage.
A ce moment, la prédication de Luther commençait à agiter tous les esprits en Europe, et le réformateur espérait trouver un appui dans l'écrivain célèbre dont les attaques contre la papauté et le clergé avaient devancé les siennes. Il est vrai qu*Érasme n'avait lancé que des sarcasmes, et non des raisons, mais l'immense retentissement de ses ouvrages pouvait le faire considérer comme un ennemi de l'Église et un adepte des novateurs. Ses Colhques ne contenaient pas seulement des plaisanteries contre le pape et les moines, ils attaquaient aussi le culte de la sainte Vierge et des saints, et quelques autres points du dogme, tels que la confession, le célibat ecclésiastique, le jeûne et l'abstinence; vingt-quatre mille exemplaires de cet ouvrage ètçdent épuisés en peu de temps. Luther avait donc de bonnes raisons pour espérer d'attirer à son parti un auxiliaire si puissant, et il lui fit des avances en lui écrivant une lettre pleine d'éloges. Mais Érasme était loin d'avoir l'humeur turbulente et audacieuse du moine de Wittemberg ; c'était au contraire une nature timide, hésitante, ennemie des violences et des partis extrêmes. Sa réponse à Luther était enveloppée de réticences et d'ambages, mêlées de quelques conseils de modération, sans louange ni blâme. Luther jugea dès lors qu'il n'avait rien à espérer d'un tel homme, et ne le traita plus qu'avec mépris. Les Colloques avaient été censurés par la Faculté théologique de Paris ; les catholiques étaient fort mécontents de l'attitude équivoque d'un écrivain qui semblait renier son caractère sacerdotal. Voulant ménager les deux partis, Érasme avait, dit-on, l'intention de se rendre à Rome auprès d'Adrien VI, et il se décida, en 1524, à
réfuter les opinions de Luther contre le libre arbitre, en écrivant son traité De Ubero arUtrio, mais toujours en ménageant prudemment son adversaire. Luther garda moins de mesure dans sa réponse. De servo arbUrio^ où il exhalait sans contrainte sa colère et son dédain.
La neutralité où cherchait à se renfermer Érasme tend à prouver qu'il n*avait ni courage moral ni conviction sérieuse; le moment n'était point à l'indifférence, et sacrifier sa foi pour le bénéfice d'une tranquillité équivoque n'était digne ni d'un honnête homme, ni d'un chrétien. Érasme manquait de caractère, tout le prouve ; il ne songeait qu'à sa santé, qui était faible, à son repos personnel, et en voulant ménager toutes les opinions, il a laissé une assez triste réputation. Au fond, il était catholique, et il refusa toujours sou adhésion à la Réforme, mais il ne blâma jamais dans Luther que ses emportements, sa violence; il écrivait à Mélanchthon : c Paurais souhaité qu'ayant un esprit si propre aux lettres, vous eussiez pris le parti de vous y appliquer uniquement, sans vous mêler à ces querelles de religion. » Ces paroles nous révèlent bien l'état de son esprit; c'était un lettré, un indifférent, un égoïste, mais point un vrai chrétien ni un sectaire. Luther lui-même l'a bien caractérisé en répondant à ceux qui prétendaient qu'Érasme adhérait à sa réforme : < C'est une calomnie dont je veux le défendre; je certifierai qu'Érasme n'est nullement luthérien; il est érasmien. »
Erasme passa ses dernières années à Fribourg et à BAle ; il mourut dans cette dernière ville , à l'Age de soixanteneuf ans. Son influence a été considérable sur les études classiques; il a servi à la renaissance des lettres, tant par ses écrits, dont le latin est aussi pur qu'élégant, que par les éditions qu'il a données des auteurs anciens, et par ses