‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 173 sur 191 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Invasion mongole. — Aperçu historique. — Mission du dergé russe. — Monastères. — Les Apoerffphes. — Les Histoires. — Maxime le Grec. — Ivan lY le Terrible. — Le prince Kourbsky. — SylTestre. — Macaire. — Les Tehei-minei. — Les mystères.

Après le règne d'Iaroslaw, le plus brillant de la première période, une longue décadence de deux siècles avait affligé la Russie» grftce aux luttes sanglantes et aux compétitions incessantes des princes apanages, descendants de Vladimir. Les invasions étrangères vinrent mettre le comble aux misères publiques. La plus terrible fut celle des Mongols, sous la conduie de Batou; elle commença en 1223, et pendant plus de deux siècles, les Russes subirent le joug le plus humiliant. Pendant que les Tartares occupaient le duché de Vladimir, les Lithuaniens s'emparaient de Kiew, les chevaliers teutoniques poussaient leurs conquêtes jusqu'à la Vistule, et les Suédois prenaient la Finlande. La domination russe était menacée de s'éteindre sous Tétreinte de ses ennemis; la Horde d*Or occupait toute la partie méridionale du pays ; Moscou devint en 1 328 la résidence des grands princes, mais un ordre, un caprice du Khan les obligeait de venir à la Horde rendre compte de leurs actes, et subir les affronts d'un maître insolent. La Russie ne se releva que sous le règne d'Ivan m (1462-1505); ce prince, surnommé U Grand à juste titre, s'empara de Novogorod, secoua le joug des Tartares, dont il délivra le pays, combattit avec succès les Lithuaniens, les chevaliers II U

teutoniqueSy et étendit ses conquêtes jusqu'en Laponie et en Sibérie. Il épousa une princesse grecque» de la famille des Paléologues, et attira à sa cour des artistes, des savants ; une sorte de régénération s'accomplit sous celte heureuse influence; la Russie reprit possession d'elle-même, et entrevit de grandes destinées. Son petit-fils, Ivan IV k Terrible, compléta la défaite des Tartares en leur enlevant Kazan, leur dernier rempart ; il institua la fameuse milice des Strelitz, et prit le premier le titre de tsar. La Russie lui doit la réforme du code, Tinlroduction de l'imprimerie, des écoles, et une vive impulsion donnée à Tindustrie et au commerce ; dans ses dernières années, ce prince devint un t}ran farouche, et se rendit redoutable aux boyards comme au clergé, qu'il asservit à ses caprices. Son fils, Fédor, fut le dernier prince de la dynastie de Rurik. La succession fut disputée par Boris GodounofT, oncle du dernier roi, et par plusieurs faux Dmitri; les Polonais et les Suédois profitèrent de ces discordes pour essayer de démembrer la Russie ; Moscou tomba un moment au pouvoir de Ladislas, roi de Pologne. Enfin le trône fut donné à Michel Fédorovitch (1613), qui descendait de Rurik par les femmes, et qui fonda la maison de Romanow, sous laquelle la Russie atteignit un degré inouï de force et de grandeur.

Nous suivrons pas à pas le développement intellectuel de ce pays pendant cette période laborieuse , où il n'y a pas encore de littérature proprement dite; car c'est seulement vers la fin du dix-huitième siècle, au* contact de l'Europe civilisée , que le génie national prend un vigoureux essor.

Sous la domination tartare, période de servitude et d'affaissement, toute la vie morale et intellectuelle est concentrée dans l'enseignement religieux. Le clergé fit de

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grands efforts pour soutenir les âmes , plongées dans le découragement et le désespoir; il prêchait la pénitence, le repentir, en faisant envisager les maux présents comme une punition des fautes commises , et surtout d'un attachement invétéré à des restes de superstitions païennes. C'est dans ce sens que sont faites les instructions du métropolitain Cyrille II et de l'évèque Sérapion. Les désastres publics poussèrent de nombreuses recrues vers la vie religieuse; les malheurs de la terre faisaient songer au ciel; on se jetait avec une passion désespérée dans la vie des cloîtres , et de nombreux solitaires allèrent demander aux forêts inhabitées le repos qu'on ne trouvait plus dans la vie publique. Ces pieux asiles devinrent peu à peu une source de civilisation, car on défrichait, on cultivait alentour, et plusieurs villes du nord de la Russie n'eurent pas d'autre origine que le travail fécond de ces cénobites, exilés volontaires d'un climat meilleur. Les Vies des saints se multiplièrent, et formèrent peu à peu ces nombreux recueils qui nous sont parvenus. Le monastère de Biélozersky, fondé par Cyrille aux bords du lac Biély, se distingua par l'austérité des mœurs. Dans celui de Yolokolamsk , fondé par Joseph Sanine, la copie des manuscrits entrait dans les occupations habituelles des moines. La foi religieuse soutenait ce peuple malheureux, en lui conservant l'espérance. On peut attribuer à ses longues souffrances, et à de dures années d'oppression, ce caractère de résignation patiente qui forme encore aujourd'hui le trait caractéristique de la nation russe.

Un poème de ce temps qui ne manque pas d'un certain intérêt, c'est la Légende du combat contre Marna», imitation lointaine du poème d'Igor; il en existe de nombreuses ver* sions, ce qui prouve qu'il eut une vogue populaire.

U y eut un genre d'ouvrages fort répandus en Russie pendant le moyen Age» et qui, à défaut d'autres, servaient d'aliment à la curiosité des esprits ainsi qu'au besoin de lectures ; ce sont les livres nommés Apocryphes et Histoires. Les uns roulent sur des sujets religieux» mais entachés d'idées erronées et superstitieuses : tels sont le Testament d^Adam, le Testa$nent de MoUe, la Prière de Seik, le Martyre de la Vierge; le clergé» y voyant un danger pour la pureté de la foi » les proscrivit dans plusieurs conciles» ce qui ne les empêcha pas de se propager jusqu'au dix-huitième siècle. D'autres sont des recueils de prophéties» de magie» de fausse science » de superstition » comme le Magicien, Y Astronome, le Livre du tonnerre et des éclairs, le Sorcier^ etc. Les traditions païennes que reproduisent ces ouvrages devaient attirer les anathèmes de l'Église.

Parmi les histoires » celle d'Alexandre le Grand avait le privilège de frapper l'imagination publique par la grandeur de ses merveilleux détails. Les Légendes de Salomon excitaient aussi la curiosité : on aimait & voir se déployer la sagesse du grand roi dans les énigmes et les récits allégoriques qui en forment la base principale.

Au seizième siècle » nous trouvons dans Maxime le Grec, moine du mont Athos » un écrivain supérieur à ses comtemporains par son goût et sa science. Il avait étudié en Italie » et y avait puisé la connaissance des auteurs classiques de l'antiquité ; il en rapporta aussi un zèle ardent pour la pureté de la foi» et» dans ses écrits» il poursuivit les abus du clergé ainsi que ceux du siècle avec une Âpreté» unevigueurquiluisuscitèrentbeaucoupd'ennemis.BasilelV lui accorda toute sa confiance, et lui donna le soin de réunir les manuscrits grecs et slaves de sa bibliothèque ; mais quand il voulut répudier sa femme Salomé» Maxime

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s*y opposa fortement, tomba en disgrâce, et fut relégué dans un monastère où il termina ses jours.

Le règne de Jean IV le Terrible a une certaine importance littéraire. Ce prince, qui obscurcit la gloire de son règne par les cruautés de ses dernières années , était fort instruit; il connaissait à fond les livres sacrés, Thistoire de l'Église, et s'occupa beaucoup des annales de son pays. Il porta son attention sur les abus introduits dans les monastères et parmi le clergé séculier. Désireux d'y apporter remède , il convoqua un concile auquel il soumit un mémoire contenant cent propositions où il signalait les réformes jugées par lui nécessaires pour le bien de l'Église et de la nation. Dans ce même concile, il recommanda l'imprimerie comme étant le moyen le plus sûr de conserver, de propager les livres saints et d'en assurer l'intégrité; il éprouva une certaine résistance, à cause des nombreux copistes à qui cet art nouveau enlevait leur gagne-pain; mais la réforme s'imposait d'elle-même, et triompha bientôt de tous les obstacles.

Parmi les autres écrits de ce prince , il faut remarquer JBOn ÉpUre au supérieur du monastire de Biélozersky; il y signale , avec une ironie mordante et une franchise hardie , les désordres qui s'étaient introduits dans la vie monastique. Ce couvent de Biélozersky était devenu l'asile des boyards mécontents, qui, tout en embrassant les dehors de la vie religieuse, conservaient les habitudes et les mœurs irrégulières de la vie du siècle; leur exemple entraînait les véritables moines , et il s'ensuivait de scandaleux désordres. Le prince signalait tous ces abus, pour demander une réforme radicale.

Le prince Kourbsky était un brave capitaine qui avait commandé avec honneur les armées de Jean le Terrible ,

Qi contribué à la prise de ^asan sur les Tartares ; il fut malheureux dans une campagne Contre la Lithuanie, et perdit la bataille de Nevglé. Redoutant sans douté Thumeur du terrible tsar, il se réfugia en Lithuanie. De là, il entama une correspondance avec son souverain ; celui-ci lui répondit, et il s'ensuivit une discussion violente, une série d'accusations réciproques, qui jettent un jour curieux sur les querelles envenimées existant entre le souverain et les boyards. Le prince Kourbsky s'élève contre l'absolutisme du tsar; il l'accuse de négliger, d'opprimer la noblesse, de se passer de ses conseils et de suivre ceux de quelques flatteurs intéressés et pervers. Jean riposte en accusant à son tour les nobles de menées séditieuses, d'ambition personnelle, tandis que leur premier devoir devrait être la fidélité à leur souverain. Cette polémique épistolaire montre à quel degré d'animosité était montée cette querelle entre le souverain et les boyards; le talent d'argumentation, l'ironie, la vivacité du style donnent l'avantage à Jean sur son adversaire, mais ne justifient pas les violences auxquelles il se livra par la suite contre les nobles aussi bien que contre le clergé.

Kourbsky écrit au grand-duc :

€ Monarque jadis illustre, mais, pour la punition de nos péchés» dévoré aujourd'hui d'une fureur insensée, corrompu jusqu'au fond de la conscience, tyran sans égal parmi les plus cruels souverains de ta terre , habile en calomnies , tu donnes aux fidèles le nom île traîtres et aux chrétiens celui de païens* N'est-il pas un Dieu, un tribunal suprême pour les rois? Adieu; nous voilà séparés pour toujours, et tu ne me verras plus qu'au jour du jugement éternel. Tu ne crains pas les vivants! Grains du moins les morts ! Ceux que tu as massacrés t'attendent près du tr Ane

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du souverain juge. Tels vils sujets peuvent l'apporter des enfants en sacrifice, mais ils ne (e rendront pas immortel. »

Iwan riposta à ces accusations par une ironie savante , calculée, féroce : c Au nom de Dieu , par qui régnent les rois , à l'illustre boyard prince André Kourbsky.

« Pauvre Kourbsky! Pourquoi perdre ton âme , en sauvant par la fuite ton corps périssable? Pourquoi n'avoir pas voulu mourir par les ordres de ton mattre , et mériter ainsi la couronne du martyre? Qu'est-ce que la vie? Que sont les richesses et les grandeurs humaines 7 Ombres de vanité! Heureux celui à qui la mort peut procurer le salut de l'âme!...

c Si j'ai infligé beaucoup de châtiments , ce pénible devoir a déchiré mon cœur, et cependant tout le monde sait que le nombre des trahisons est plus considérable encore. J'ai besoin de la grâce de Dieu, de la Sainte Vierge et des saints, mais je ne demande pas de leçons aux hommes. Tu me menaces du jugement du Christ dans l'autre monde : croi&-tu donc que sa puissance ne régit pas également celui-ci? Je te ferai remarquer que tu tombes dans l'hérésie manichéenne. Tu m'annonces que je ne verrai plus ta vilaine face. 0 ciel! quelle infortune pour moi!... >

Rien n'est comparable, dans l'histoire, au caractère farouche , à la conduite sanguinaire de ce prince ; elle prouve que l'homme, arrivé à un certain degré d'aberration mentale, peut tomber au-dessous de la bête fauve; toujours en proie à la défiance, à une rage froidement sanguinaire, il se plaisait & assister aux tortures de ses victimes; il dépeuplait les villages, les provinces, massacrait des villes entières, faisait mourir les princes, les boyards, les bourgeois; Novogorod, qui avait déplu au tsar, vit périr cent mille de ses habitants : la nation entière trem-

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blait aux pieds du tyran, dont le type ne peut être trouvé que parmi ces chefs de hordes tarlares » nés pour la destniclion et la mort.

Kourbsky, dans sa retraite en Lithuanie , où il se trou- Yait heureusement hors des atteintes du tsar, écrivit la VU de ce prince ; il reproduit les attaques et les arguments de ses lettres ; si Jean IV, d*abord sage , éclairé , bienveillant, dévoué au bien public, glorieux dans ses entreprises, est devenu un despote, un tyran cruel, c*est qu'il a éloigné de lui des conseillers honnêtes, prudents et sages tels que Sylvestre et Adachew , pour s'entourer de flatteurs, de méchants, de traîtres, qui l'excitent au mal et ne travaillent qu'à leur intérêt personnel : vils courtisans qui font le malheur du pays. Cette histoire est faite avec talent, et dépasse, par l'intérêt, par la vigueur des tableaux et l'ordre de la narration, toutes les chroniques antérieures.

Le prince Kourbsky avait la passion du savoir; dans sa vieillesse, il se mit à étudier le latin et la philosophie d'Aristote; il s'occupa aussi des Pères de l'Église, et traduisit le livre des deux de saint Jean Damascène, avec une introduction où il se plaint que les ouvrages des Pères soient négligés en Russie, tandis que les fables venant de l'étranger y circulent partout; il conseille aussi l'étude des philosophes anciens, source d'une science utile et sérieuse.

Nous avons nommé un des sages conseillers de Jean le Terrible , pendant les premières années de son règne , le prêtre Sylvestre ; il est auteur d'une sorte de manuel intitulé le Mailre de la maison, rempli d'utiles conseils sur les devoirs de famille, l'ordre, l'économie domestique, la gestion des affaires, la conduite des parents, l'éducation des enfants, le bonheur intérieur qui résulte de l'union

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dans les familles et des bons rapports réciproques. Tous ces devoirs ont pour base la religion , dont la douce autorité leur sert de sanction, tout en étant un gage de paix et de bonheur. L'autorité du père de famille, et son droit de répression, y sont soutenus avec énergie. Ce livre donne une idée assez complète de la famille russe, de son organisation 9 et des principes sur lesquels elle s*appuyait : religion , autorité , tel en était le double pivot ; c'était l'image de la société d'alors ; la femme comptait peu ; les

enfants devaient aux parents un respect , une obéissance absolue.

Les Chroniques se continuent et se multiplient; celles qui se rédigent à Moscou tendent à prendre un caractère officiel, sous le titre de Chroniques du Tsar et Livres du Tsar. La prédominance de cette capitale et la suprématie du tsar s'y accusent avec une énergie croissante. Le métropolitain Macaire composa le Livre des degrés^ sorte de tableau de l'histoire de Russie, où les souverains sont classés d'après leurs degrés de parenté, depuis Rurik jusqu'à Jean le Terrible. Le même écrivain composa ou fit rédiger les Tehet Minei, ou Lectures mensuelles; ce sont des entretiens religieux pour chaque mois de l'année, avec la vie des saints et des citations de l'Écriture sainte; ces lectures renferment une sorte d'encyclopédie ecclésiastique , vaste répertoire où puisaient le clergé et les fidèles, pour leur instruction et leur édification.

La Russie, isolée par sa position du reste de l'Europe, n'entra que lentement et diflicilement dans le courant des idées et des découvertes modernes; la Pologne, son ennemie constante , lui servait de barrière et d'obstacle ; on se défiait de tout ce qui pouvait venir de ce cAté; on acceptait plus volontiers ce qui venait de l'Orient et de

Gonstantinople, qui avait communiqué le christianisme à la Russie, mais qui l'avait entraînée aussi à sa suite dans sa séparation de TÉglise romaine. Une sorte d'immobilité planait sur cette vaste contrée , fidèle à ses traditions , & sa croyance, et peu curieuse de chercher au dehors, des idées, un progrès dont elle ne sentait pas le besoin.

Pourtant le (brame religieux, les Mystères elles MoralUés, si populaires au moyen âge dans tout l'Occident, pénétrèrent en Russie , et y furent accueillis avec faveur. Les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, la Passion du Sauveur, étaient là, comme partout, les sujets préférés par un peuple naïf et pieux, qui cherchait dans ce théâtre un moj'en d'édification. On y mettait même plus de sérieux et de gravité que chez les autres peuples; on n'y voyait point ces scènes de badinage grossier et de lourdes plaisanteries, qui pouvaient égayer le public français, mais qui eussent scandalisé la foi plus simple et plus respectueuse du peuple russe.

Les contes moraux , les histoires et les romans de chevalerie pénétrèrent aussi en Russie, et y trouvèrent des lecteurs; mais ces traductions ou importations de l'étranger n'ont nulle part le caractère national. La Russie resta tout à fait étrangère au mouvement chevaleresque, qui laissa une si forte empreinte dans l'histoire et le caractère des autres nations de l'Occident.

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