CHAPITRE III
Dynastie des Romanofr. — Pierre le Grand et ses réformes. — Le raskol. — Polotsky. — Démétrius. — Poésie populaire. — Kantemir. - LomonossofT. — Soamarokoff. — Kniajnine. — Trediakowsky.
La dynastie des RomanofT compte onze souverains, dont un seul les dépassa tous par la hauteur de son génie : ce futPieri'e le Grand.
Michel RomanofT, appelé au trAne par Télection après une période de troubles, fut obligé de consentir à de durs sacriGces pour obtenir la paix de la Pologne et de la Suède. Il céda à la première la Livonie et plusieurs pro- Tinces; à la seconde l'Ingrle et la Garélie; mais ses successeurs devaient recouvrer ces perles. La patience et la persévérance sont dans le caractère des Russes, et la politique des souverains a toujours trouvé dans ces vertus des moyens infaillibles de succès. Sous les règnes d'Alexis I'' et de Fédor, la Russie commença à entrer dans le mouvement européen par des relations politiques et commerciales. Pierre I", fils d'Alexis, régna d'abord conjointement avec sa sœur Sophie; mais il se rendit bientôt seul maître du pouvoir, et commença celte série de conquêtes, de réformes, de progrès extraordinaires qui ont fait de ce prince un des plus grands génies de l'histoire, et de la Russie une des nations les plus puissantes du monde. On le voit en peu d'années s'emparer d'Azof et y creuser un port; reprendre la Livonie, l'Ingrie, la Garélie, et fonder
Saint-Pétersbourg (1703); créer une flotte» vaincre les Suédois à Pultawa, conquérir FUkraine» étendre sa domination aux rives de la mer Caspienne et jusqu'aux derniers confins de la Sibérie : il avait quadruplé le territoire de son empire 9 et donné aux travaux publics, à la science, à l'industrie, au commerce, aux arts, aux lettres, une impulsion qui ne devait plus se ralentir. D'un bond prodigieux, et sans transition aucune, la Russie tendait à se mettre au niveau des grandes puissances. Pierre le Grand, qui avait parcouru l'Europe, qui avait manié en Hollande la hache du charpentier, qui n'avait voulu rester étranger à aucune des connaissances sur lesquelles se base la civilisation moderne, secoua violemment son peuple engourdi, Félectrisa, l'entraîna, par la force de sa volonté, dans la voie féconde du progrès dont il sentait plus qu'aucun autre le besoin impérieux. Pierre était un génie violent, dominateur : il trouvait une nation arriérée dans son passé national, indifféreute à tout progrès, hostile même à tout ce qui venait de l'étranger. 11 l'étreignit puissamment de ses mains de géant , brisa sa résistance d'inertie, et, d'une nation asiatique, il voulut faire une nation européenne. De là ces réformes radicales imposées par la force, et acceptées par l'obéissance passive du peuple : réformes dans les mœurs, dans le costume, dans les lois, dans la guerre, dans les finances, dans l'administration : TAllcmagne servit de type à l'organisation nouvelle. La langue elle-même fut réformée par un ukase du tsar : il en fixa l'alphabet et les caractères. Tout tendait à l'unité, au but marqué par la volonté souveraine : le résultat devait être la puissance, la richesse, le bien-être matériel delà nation, son ascendant au dehors, l'extension illimitée de sa force et de sa grandeur.
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En présence de ces résultats remarquables, Thistoire se montre disposée à quelque indulgence pour les moyens yiolents qu*il employa afin d'arriver au but : on sait qu'il alla jusqu'à sacrifier son propre fils & Tayenir de son pays, et au triomphe des réformes que le jeune prince tendait à entraver par de secrets complots. Sa vie privée n'est pas ' exempte de taches, et l'énergie de son caractère dégénéra plus d'une fois en brutale cruauté. La Russie a oublié ces excès pour ne voir que la grandeur du but et des résultats obtenus par cetle volonté de fer. Pierre le Grand fit même plier la religion aux exigences de sa politique absolue : il supprima le patriarcat de Moscou, et le remplaça par un Synode dont il se déclara le chef, réunissant ainsi le pouvoir civil et le pouvoir religieux pour mieux écarter tout obstacle. L'impulsion donnée par ce grand génie fut tellement vigoureuse que, malgré la faiblesse de ses successeurs, parmi lesquels figurent trois femmes, l'empire grandit encore, jusqu'au moment où Catherine II reprit avec une énergie nouvelle la suite de ses plans et de ses conquêtes.
Au dix-septième siècle, il se produisit en Russie un schisme [rashol) religieux d'une certaine importance, qui n'est pas encore éteint de nos jours, malgré les efforts constants du clergé et du gouvernement. Depuis le concile des Cent artickt, dont nous avons parlé, le clergé s*occupait beaucoup de l'épuration des livres saints, où certaines erreurs s'étaient introduites dans les nombreuses copies qui circulaient parmi la nation. Cette mesure trouva des contradicteurs, qui refusèrent d'admettre les corrections, comme entachées d'hérésie ; ils s'obstinaient à garder les anciens textes, consacrés par la tradition, et formèrent bientôt une secte à part, qu'on désigne sous le nom de
raskolmki. Les dissidences s'étendirent, i)on*seuIement au texte des livres, mais encore aux rites religieux, à Tautorité des évéques. Comme Tobstination est le propre de l'ignorance, les sectaires ne cédèrent ni aux exhortations, ni aux menaces, et la persécution ne fit qu'augmenter leur nombre. L'opposition prit même un certain caractère politique, car les dissidents étaient hostiles à toutes les réformes entamées par le gouvernement, pour propager la civilisation et les lumières. Le patriarche Nicon, qui jouissait d'un grand crédit auprès du tsar Alexis, fut le principal promoteur de la réforme dans les livres saints et la liturgie; il fut aidé dans son œuvre par Siméon Polotsky, qui écrivit contre les dissidents le Sceptre du gouvernement, et par Ëpiphane Slavinetsky, dont la science profonde servit beaucoup à la correction des textes. Un autre adversaire vigoureux des raskolniki fut Démétrius, métropolitain de Rostow, qui publia contre eux ses Recherches, où il réfute savamment leurs doctrines. Cette polémique religieuse fut très-active, car les attaques provoquèrent des réfutations, des réponses; le schisme persista, et il compte encore aujourd'hui de nombreux partisans, qui ont une organisation secrète, et des rites particuliers, appuyés sur les textes anciens.
Deux des savants cités plus haut, Polotzky et Démétrius, ont encore composé de nombreuses poésies religieuses, et des drames sacrés, pour l'édification et l'amusement du peuple. On doit au premier VEnfant prodigue et le Roi Nabuchodonosor. Le second est aussi l'auteur de traités d*édification en langue slavonne, appelés les petits Tchet-Minet, à l'imitation des grands traités de ce nom dus à la plume de Macaire. La vogue de ces ouvrages s'est prolongée jusqu'à nos jours.
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Revenons à la poésie populaire, poésie vraiment nationale^ toute spontanée, soilant des entrailles mêmes du peuple, dont elle exprime les grandeurs, les faiblesses, les passions, les joies, lés amours. Rien ne peint mieux une nation que ces poésies naïves, d*où sont bannies la science et l'art, échos répétés de siècle en siècle des vieilles traditions; refrains du foyer domestique, source inaltérable d'émotions intimes dont le charme ne s*é(eint jamais.
Le peuple russe aime à chanter ; il a l'instinct musical, et il mêle volontiers la danse au chant; on voit souvent de simples paysans manier habilement la gùssHk cinq cordes, et la balalatkuj sorte de guitare qui ressemble à celle des Espagnols; on les écoute, un cercle se forme, on entonne un chœur aux accents passionnés ou mélancoliques, et souvent une danse s'improvise au cabaret ou sur le gazon : la danse russe a une expression vive et forme un petit drame d'une grâce charmante.
Le seizième et le dix-septième siècle nous offrent la continuation des chants populaires déjà mentionnés plus haut. Les uns sont héroïques, et se rapportent à des exploits guerriers, à de grands personnages qui ont frappé l'imagination populaire ; les autres sont historiques, et chantent les succès, les revers, les gloires, les malheurs de la patrie. On a remarqué souvent que les chants russes sont empreints de tristesse et de mélancolie ; la mélodie populaire est, en effet, plaintive et traînante; elle exprime, en général, la souffrance, la résignation. Gela ne doit point étonner chez un peuple qui a été foulé pendant des siècles par l'invasion étrangère, le joug tartare et la domination despotique de ses maîtres. Il a courbé la tète avec douceur, il s'est résigné, il a mis sa confiance en Dieu, mais
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ses chants ont reçu l'empreinte élégiaque de son Ame : on n'y sent jamais le souffle ardent de la liberté. Pourtant il y perce parfois une pointe d'ironie et de malice, seule yengeance que se permette Topinion contre les puissants qu'elle redoute : tels sont les chants de l'époque d'Ivan le Terrible, pendant sa lutte violente contre les boyards. L'érudition moderne, depuis un siècle, a porté son attention sur ces anciennes poésies populaires; on en a fait divers recueils qui offrent un vif intérêt : c'est l'image yiyante de la nation, son histoire écrite et chantée par ellemême*; nous en citerons quelques fragments. Voici d'abord comment s'exprime la haine contre le farouche Tartare.
c Sur la haute montagne brillent des feux nombreux, des feux sinistres. Dors, mon enfant.
c Autour de ces feux sinistres sont assis les méchants Tartares. Dors, mon enfant.
c Us sont assis là, et partagent les dépouilles de ton père. Dors, mon enfant.
c Réveille-toi, lève-toi, mon enfant; prends l'épée damasquinée suspendue à la muraille.
c Avec cette épée, frappe, frappe les Tarlares et leurs enfants ; frappe-les et déchire-les en morceaux. »
Dans ces siècles de désordre et d'oppression, beaucoup de malheureux, de persécutés abandonnaient la vie sociale, et se réfugiaient sur les rives du Don et du Volga, chez les Cosaques, qui vivaient eux-mêmes de déprédations. Le brigandage eut donc sa vogue et ses poètes; il y a tout un
* Voir le Recueil des chants russes, par Tscbuulopp, 4 vol. iii-8; celui de Norilioff, ceux de Lwow, de Dmitriew, de Jouko^sky, et plut récemment, celui de Sakliaroff, qui y a joint un ncueil de Contes populaires.
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cycle de chants populaii:es destinés à célébrer la ruse, l'audace, les exploits des brigands, en leur prêtant parfois un caractère chevaleresque; les uns se font les vengeurs des opprimés sur des maîtres durs et impitoyables; d*autres dépouillent les riches pour distribuer leurs biens aux pauvres ; parfois le remords les pousse à confesser leurs crimes, et à se remettre d'eux-mêmes aux mains de la justice. Voici la chanson d'un brigand qui envisage assez gaiement la potence :
c Ne fais pas de bruit, ma petite forêt verte, ma mère, ne me trouble pas dans mes pensées, car demain matin je dois aller à l'interrogatoire devant le terrible juge, devant le tsar lui-même.
c Le tsar m'adressera la parole et me dira : Réponds, réponds, mon enfant, fils de paysan, avec qui as-tu mené la vie de brigand? Avais-tu beaucoup de compagnons?
c Je répondrai : Tsar, mon espoir, tsar très-chrétien, je te ferai connaître toute la vérité. Des compagnons, j'en avais quatre : le premier, c'était la nuit obscure ; le second, c'était mon couteau d'acier; le troisième, mon bon cheval; le quatrième, mon arc bien tendu. Mes messagers, c'étaient les flèches durcies au feu.
tf Alors le tsar mon espoir, le tsar très-chrétien me dira : Honneur à toi, mon enfant, qui sais si bien voler et si bien parler; pour ta récompense, je te ferai un beau présent : je te donnerai un palais au milieu des champs, deux poteaux et une corde de chanvre. »
La Petite-Russie eut sa poésie à part, ses chants élégiaques et héroïques. Les exploits aventureux des Cosaques, leur vie errante et guerrière excitaient l'imagination populaire. Un de ces poèmes, le plus remarquable, a pour II. 23
sujet la -révolte et les hauts faits de Stenka Razine, sorte de paladin-brigand , entouré d*un prestige magique. D est pris, enfermé dans un cachot; ayant de mourir, il demande à ses compagnons de l'enterrer dans un carrefour à l'entrée de trois routes, de planter une croix à ses pieds, un sabre à sa tête, afin de montrer aux passants le lieu où repose un brave Cosaque.
La Russie méridionale, le pays des Cosaques, était devenue le refuge des mécontents, des persécutés, et particulièrement des raskolmki, lesquels poussaient la piété jusqu'à l'ascétisme, bâtissaient des ermitages, et parfois se mettaient en hostilité ouverte contre le gouvernement : il y avait même des fanatiques qui cherchaient le martyre et se faisaient brûler vifs. Les chants religieux de cette secte obstinée portent l'empreinte de son enthousiasme mystique, et de sa haine contre l'autorité.
Portement attaché à ses vieilles mœurs, à ses anciennes coutumes, le peuple russe voyait de mauvais œil tout pro- :grès, tout changement social : toute innovation l'effrayait comme un présage de malheurs publics. Ce culte des vieux usages est reproduit avec vigueur et talent dans un poème allégorique qui a pour titre Goré-ZlosUhastié (Douleur- Malheur). On y voit le fils d'un marchand, sorte d'enfant prodigue, qui n'a pas voulu suivre les inspirations de l'autorité paternelle, et qui se livre au désordre, entraîné par de mauvais compagnons. Il va en pays étranger, et fait la connaissance d'un riche marchand qui lui donne des conseils et l'aide à faire fortune. Alors apparaît la Douleur^MalAeur qui s'attache à ses pas et le poursuit partout. Pour lui échapper, il se réfugie dans un monastère, dont les murs l'abritent contre son ennemi acharné. Ce poème offre des tableaux de mœurs d'une vérité char-
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mante, et donne des détails intéressants sur le véritable état de la société et de la famille en Russie.
Les réformes de Pierre le Grand, exécutées par la force du génie et de la volonté, atteignirent moins le fond que la surface de la société : le peuple avait de la peine à les comprendre et y résista passivement. Les grands mots de civilisation et de progrès restaient pour lui lettre close. La nation russe se tient toujours en garde contre ce qui vient du dehors ; une sorte d*instinct la pousse à rester fidèle aux traditions du passé, à se défier des innovations. Pourtant comme elle est souple et obéissante, elle s'inclina sous la volonté puissante du tsar. Le clergé vint en aide au souverain, et persuada au peuple que ce que voulait le Père était pour son bien, et conforme à la volonté de Dieu.
Pierre le Grand n'avait qu'un but, mettre la Russie au niveau du reste de l'Europe sous le rapport de l'industrie, du comnierce, de la guerre, de la marine, des connaissances de toute sorte. 11 trouvait son peuple arriéré de plusieurs siècles; il le poussa violemment en avant, et voulut lui faire franchir d'un bond l'espace à parcourir : de là ses grandes créations, mêlées à des mesures arbitraires et tyranniques. D'un côté, il créait des écoles de marine, de génie, d'artillerie ; il encourageait les sciences, attirait les étrangers, les savants, envoyait la jeunesse étudier au dehors, faisait publier des livres, des traductions; de l'autre, il changeait la forme des habits, proscrivait le costume national, et faisait couper les barbes.
Bon gré mal gré, la Russie devait, sous sa main, se transformer à l'européenne. Il négligeait Moscou, Tantique capitale des tsars, trop éloignée du monde civilisé, trop fidèle aux vieilles coutumes; il fondait Pétersbourg,
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fenêtre ouverte sur tEurope, bâtie en pilotis sur des marécages, avec ses mes, ses lignes^ ses perepeetives tirées au cordeau, ses canaux à la manière hollandaise, ses quais de granit : poste avancé qui menaçaitla Suède, et donnait la main à l'Europe par la Baltique, en se gardant par la forteresse formidable de Gronstadt. Le peuple entrait difficilement dans les hautes vues du souverain ; mais lui , de son regard d'aigle, perçait l'avenir, et transmettait sa volonté à ses successeurs, par un testament mémorable qui s'exécute littéralement, constamment. La noblesse s'associa aux vues du souverain ; son goût, son intérêt la portaient vers l'Europe civilisée ; elle en adopta les mœurs, les usages, le costume, la langue, la littérature, les connaissances variées, même les excès et les vices.
Parmi les membres du clergé qui soutinrent et défendirent les réformes du tsar, il faut citer surtout Théophane Propocovitch, évèque de Novogorod. Sorti de l'Académie de Rief, il avait complété à Rome ses études classiques, et était doué d'une instruction aussi variée que solide; il possédait une bibliothèque d'environ trente mille volumes. Ce fut lui qui rédigea le Règlement ecclésiastique de l'empire. Ses Sermons, écrits avec élégance et pureté, ont presque toujours pour but de préconiser les avantages et la sagesse des mesures édictées par le souverain. Son Guide des Prédicateurs ne manque pas de mérite, et l'a fait surnommer le Père de l'éloquence sacrée en Russie.
Le prince Rantemir (1709-1743), fils de l'hospodar de Moldavie, a eu la gloire d'être appelé le premier écrivain de la Russie. Ambassadeur à Londres et à Paris, il connaissait à fond l'Europe, et devint l'ami de .Montesquieu. On a de lui neuf épitres, onze satires imitées d'Horace et de Boileau, et quelques autres poésies. Tout en attaquant
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la noblesse, qui recherche les dehors frivoles de la civilisation européenne» sans perdre son ignorance native, le satirique s'en prend aussi à ceux qui dédaignent un progrès sérieux, et s'attachent obstinément à un passé suranné.
Mais le premier écrivain classique de la Russie, le vrai réformateur de la langue et de la poésie fut Lomonossoff (1711-1765); tète vraiment ejicyclopédique, il fut pour son pays, dans le domaine des lettres et des sciences, ce que fut Pierre le Grand dans Tordre politique et social. Fils d'un pécheur des environs d'Arkhangel, il apprit à lire malgré une foule d'obstacles, et développa presque seul son génie. Après avoir étudié à Moscou, àKiew et à Saint- Pétersbourg, il se rendit en Allemagne auprès du professeur Wolf, et étudia avec ardeur la physique, la chimie, la géologie, l'astronomie, dont il a laissé différents traités. Ces ouvrages n'ont plus d'importance aujourd'hui, à cause du progrès qu'ont fait les sciences, mais ses travaux littéraires ont exercé une influence plus durable. Il a publié la première Grammaire russe, et a dégagé la langue usuelle du slavon, qui resta la langue de l'Église; il contribua ainsi à fixer l'idiome, en indiquant les règles sur lesquelles il est basé. Il compléta sa grammaire par une Rhétorique et une Poétique, où il donne des préceptes de style et de prosodie.
Lomonossoff donnait l'exemple en même temps que la règle; il fut orateur et poète aussi bien que savant. Ses Panégyriquei de Pierre le Grand et d'Elisabeth sont d'un style élevé, académique, un peu apprêté; on y sent l'influencé étrangère, dans les tours oratoires et l'ampleur des périodes. Dans ses Odee, qui sont une des plus belles parts de sa gloire, Lomonossoff se modèle sur Pindarc et le^
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lyriques français } c^est-inlire qu'il n*y faut pas chercher l'originalité ni Tinspiration nationale; il y a de Tefforl dans cette recherche des métaphores et des allégories ; mais n'en trouvons-nous pas dans J. B. Rousseau, le type de nos lyriques au dix-huitième siècle? Il faut savoir gré à Lomonossoff de la pureté, de l'élévation de son style et de la hauteur de ses pensées. La Russie lui doit la création d'un beau style poétique; s*il y mit un peu de faux goût et d'alliage, c'est que ces défauts dominaient de son temps. On lui doit aussi deux tragédies , et un essai d'épopée, la PéMide^ en l'honneur de Pierre le Grand.
Lomonossoff est le fondateur de l'université de Moscou, avec le concours du comte Schouwaloff (1755). L'influence littéraire de la France s'accuse encore plus fortement dans les ouvrages de Soumarokow (1727-1778), auteur de tragédies, de comédies, de satires et de divers autres poèmes. Élevé au corps des Cadets, il fit son chemin à la cour, et fut fort en faveur auprès des impératrices Elisabeth et Catherine II. On lui doit la création du théâtre russe de Saint-Pétersbourg : jusque-là, les pièces allemandes et italiennes étaient seules en vogue; SoumarokofT essaya de faire jouer en russe les élèves du corps des Cadets devant la tsarine Elisabeth ; mais celle-ci , ayant appris qu'un marchand russe d'Iaroslaw, nommé Wolkoff, avait établi chez lui un théâtre, fit venir sa troupe à Saint-Pétersbourg, et lui assigna un local pour jouer sqs pièces. C'est là que furent représentés les ouvn^es de Soumarokoff, . qui étaient pour la plupart des traductions de Corneille, de Racine et de Voltaire. L'importance de ces ouvrages est moins dans le talent de l'auteur, qui est médiocre, que dans l'impulsion donnée par lui à l'art dramatique; il contribua à répandre dans le public aristocratique et lettré
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le goût des plaisirs de Tesprit; le thé&tre classique» avec sa délicatesse et les pobles sentiments qu*il exprime, ne pouvait qu'avoir une heureuse influence sur cette jeune société qui enviait à l'Europe ses progrès et ses connaissances.
Soumarokoff avait suilout du penchant pour la satire; il rivalisa avec Rantemir, et le surpassa en s'attaquant à des vices présents, à des ridicules contemporains; parfois même il va jusqu'à la personnalité, et pousse Texagératlon jusqu'au pamphlet. Ses satires sont le reflet des mœurs de l'époque, et peuvent fournir des éléments à l'histoire. La satire domine encore dans ses comédies, ses épltres et ses fables : c'est la forme la plus vive de son talent.
Kniajnine continua l'œuvre de Soumarokoff, et eut beaucoup de succès dans ses comédies le Hâbleur, les Ori^ ginaux, le Carrosse fatal; il fut moins heureux dans la tragédie, et n'a laissé dans ce genre que des pièces assez médiocres.
On peut en dire autant de Trédiakovsky (1703-1779), auteur de la tragédie de Déidamie, d'un Traité de versification russe, et de la TiUmahhide, traduction en vers du Té* lémaque; tout cela est d'une faiblesse, d'une pesanteur désespérantes;; on en jugeait ainsi à la cour de Catherine U, puisque, dans les jeux de société, la lecture de la Tilémahhide était imposée comme pénitence. On en faisait autant en France de la Phèdre de Pradon. Cet auteur était pourtant un homme estimable, un laborieux écrivain, qui avait appris l'histoire sous le bon Rollin : il traduisit V Histoire romaine de son maître; le manuscrit ayant péri dans un incendie, il eut le courage de recommencer. Il a aussi écrit Y Histoire des Tatars,
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Il faut citer aussi les Mémmru du prince Schakofskol (1705-1772), qui offrent de Fintérët; il connaissait la cour et les affaires ; sa bonne foi, sa sincérité lui gagnent le lecteur.