CHAPITRE IV
Règne de Catheiine II; ses travaux littéraires. — Von-Vizine. — Infloenee étrangère. — AblésImofT. — KhérastofT. — Khemnitzer. — Pétroff. — DejjaTine. — Miller. — StcherbatofT. — NoTÎkoff. — Kamnzine. » Menliakoff. — Glinka. — Dmitrieff. — Ozéroff. — Jon^fsky. — Gniéditch. — Marlinsky. — PoleTOi. — BatuchkofT. -* Zagoskine. ~ L^jetchnikorf. — KrylofT. — Chakofskoï.
Elisabeth Pétrowna étant morte sans postérité en 1762, la couronne revint à son neveu Pierre m, duc de Holstein- Gotlorp; mais ce prince compte à peine parmi les souve* rains de la Russie, car il fut presque aussitôt détrôné par sa femme, Catherine d'Anhalt, qui, se voyant menacée du divorce, de la prison, fit proclamer la déchéance de son époux, et monta sur le trône par suite d'une conspiration de palais : Pierre mourut égorgé dans sa prison.
Ce n'est pas la seule tache qu'il y ait sur la mémoire de Catherine II. Ses mœurs déréglées, sa politique ambitieuse et parfois peu loyale, lui ont attiré les sévérités de l'histoire ; mais la Russie ne la compte pas moins parmi ses plus grands souverains. Elle continua avec succès l'œuvre de Pierre le Grand, s'empara d'Azof et de la Crimée, démembra la Pologne, de concert avec la Prusse et l'Autriche, étendit ses flottes sur la mer Noire,*monlrant aux Russes Constantinople comme conquête d'avenir. Dans l'administration, elle déploya un génie aussi ferme qu'éclairé : elle encouragea l'agriculture, le commerce, les sciences, les arts, la littérature, creusa des canaux, b&tit des villes, réforma la législation, créa des écoles, des éta-
blissements de bienfaisance, fonda rAcadémie de Saint- Pétersbourg, et commença les riches collections du muséede rSrmitage. Elle aimait la gloire, et le désir de se faire un nom fut pour beaucoup dans ses entreprises. Elle se plaisait à attirer les regards de l'Europe, et se montrait sensible aux flatteries que lui envoyaient les philosophes français, dont plusieurs étaient ses correspondants : Voltaire, d'Alembert, Grimm, Diderot se partagèrent cette faveur. Il y avait bien un peu d*ostentation dans ces démonstrations amicales : la France donnait le ton à FEurope; la philosophie prétendue humanitaire envahissait tous les esprits; il fallait sacrifier à la mode pour gagner la renommée; la cour parlait français et ne lisait guère que des livres français. Mais au fond, Catherine n'abdiquait pas le sentiment national et les intérêts de son peuple; elle poursuivait ses plans avec une persévérante ténacité, et n'avait d'autre but que la grandeur, la prospérité de son pays. Les doctrines philanthropiques dont elle faisait parade contrastèrent souvent avec sa conduite privée et les exigences de sa politique.
Quand il s'agit de réformer le code russe, Catherine remit à la commission chargée de ce soin des inttruciions basées sur l'amour de l'humanité et les droits du citoyen; mais elle pensa avec raison que les bonnes lois doivent avoir pour base une bonne éducation. De là ses soins particuliers pour l'instruction publique. Elle chargea Betsky de créer des établissements d'éducation : l'École de commerce, l'Institut de Smolna pour les jeunes filles, l'École des pages, l'École des mines, et d'autres encore, lui durent naissance. L'Académie de Saint-Pétersbourg put enfin publier un Dictionnaire et une Grammaire russes, qui furent * utiles aux progrès de la langue.
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Au milieu de ses travaux et de ses plaisirs, Catherine trouva du temps pour écrire divers ouvrages : elle traduisit le BéliuUre de Marmontel, avec Taide de quelques courtisans; elle composa les Contes réels et imaginaires, sortes de récits satiriques, un drame historique, Oleg^ quelques comédies publiées dans le Théâtre de F Ermitage; une réfutation du Voyage de Chappe en Sibérie^ enfin des Mémoires et des Lettres. Telle fut la princesse que Voltaire a surnommée la Sémiramis du Nord.
L*écrivain le plus remarquable de ce règne glorieux est Von-Yizine (1744-1792), auteur de deux comédies : U Brigadier et le Mineur; cette dernière a été traduite en français sous le titre du Dadais. C'est une excellente comédie de mœurs, et elle jouit en Russie d*une vogue méritée; l'auteur a voulu peindre la vie de province, et , les inconvénients d'une mauvaise éducation. Le ton en est parfois trop dogmatique, et Técrivain se met à la place de ses personnages, dans les scènes où il prêche la morale, le devoir et l'honneur; mais il y a aussi des situations d'un bon comique, des traits heureux, et les caractères sont bien soutenus; madame Prostahoff, vraie mégère aux allures viriles, aux sentiments bas et cupides, son fils MitropAane, le Mineur, dont l'éducation manquée fait un si triste personnage, sont devenus des types dont on rit toujours. Quant à l'intrigue, elle est peu de chose : on voit que Von-Vizine n'a eu qu'une préoccupation, donner une legon à ses compatriotes.
Cet écrivain avait de l'élévation dans les idées, de la droiture dans l'esprit : il connaissait bien les côtés faibles de la société russe, et les défauts de l'organisation sociale ; il les signalait avec franchise et indépendance, en vrai patriote qui veut le bien de sa nation. Ses Lettres écrites
au comte Paninc pendant un Toyage qu'il fil en France en 1778, sont sévères pour notre pays. Il a pourtant fait plusieurs traductions du français, YAlxire de Voltaire, le Joseph de Bitaubé, YÉloge de Mare-Aurèle de Thomas. On admire son ÉpUre à mes vakts, d*une bonne facture classique.
La Russie, n'ayant point de littérature propre, prenait de toutes parts dans les littératures étrangères, et subissait
des influences diverses. Elle aurait bien voulu rester nationale, mais Téclat de la civilisation européenne la fascinait, et, malgré elle, il lui fallait chercher au dehors ce qui lui manquait. La France, TAllemagne, TAngleterre, lui fournissaient une pâture qu'elle s'assimilait tant bien que mal. Dans le domaine des sciences et des choses pratiques, l'imitation allait de soi; l'amour-propre n'en souffrait point, et l'utilité était chose impérieuse; mais dans les œuvres de goût et d'imagination, il y avait lutte et souvent répulsion; deux courants s'établissaient, l'un favorable aux idées étrangères, l'autre essentiellement national et hostile à l'invasion du dehors. Delà tant de traductions, d'imitations^ de tentatives plus ou moins heureuses; de là . ce caractère mixte et indécis de la littérature pendant plus d'un siècle, jusqu'à ce que les écrivains eussent appris à tirer leurs idées de leur propre fonds, et à donner à leui*s œuvres un vrai caractère indigène.
Le théâtre russe ne vécut longtemps que d'emprunts; après avoir imité et translaté nos classiques, il subit les théories allemandes; le drame bourgeois, à la manière de Lessing, fit invasion dans le pays; bientôt on traduisit Schiller et Shakspeare, et le genre romantique eut sa vogue. Loukine essaya d'approprier ce genre à la vie nationale de la Russie; s'il eut peu de succès, il forma
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école, et plusieurs auteurs s'appliquèrent à mettre en scène les mœurs russes, le langage et les sentiments populaires. Ablésimoff fit des opéras et des vaudevilles où la nation put se reconnaître dans ses sentiments, ses chansons et ses proverbes. Sa meilleure pièce est le Meunier, qui fit époque. Kniajnine a aussi sa place marquée au théâtre et compta plus d*un succès.
On essaya même de Fépopée, avec plus de courage que de bonheur. Khéraskoff rima une Russiade, sur le plan des épopées antiques et modernes : on sait ce que yaleçt ces imitations, où les conventions tiennent la place du génie inspiré. Bogdanovitch comprit mieux le goût contemporain en traitant avec une teinte comique le sujet antique de Psyché dans sa Douchenka : c'est le premier essai de poésie légère en Russie.
La fable ne fut pas oubliée : elle convient bien à l'esprit russe, assez porté à l'apologue et à la fine satire. Khemnitzer (1744-1784) y réussit assez bien, quoiqu'on ait fait beaucoup mieux depuis. Il traduisit les fables de Gellert, et en composa d'autres qui se recommandent par une saine morale, une simplicité naïve, et une bonhomie naturelle qui était le reflet de son âme; pourtant le style en est faible et a fait tort à leur succès.
Depuis LomonossofT , la muse lyrique s'était affaiblie entre les mains de PétrofT (1736-1799), dont les Odes ne manquent pourtant ni de sentiment, ni de verve poétique ; le goût lui fait parfois défaut, et son style laisse à désirer sous le rapport de la douceur et de la pureté.
Mais le genre lyrique se releva brillamment sous la Ijlume de Derjavine (1743-1816); il fut le chantre du règne de Catherine n , et célébra avec enthousiasme la tsarine ainsi que les événements contemporains.
Ses louaDges n'ont pourtant rien de bas ni de servile ; son langage est toujours noble et digne, il sait même faire entendre poétiquement de hautes vérités. Il tend à relever rhomme, à lui donner conscience de sa dignité, à lui montrer la vertu , Thonneur, comme le but où doivent tendre ses aspirations. Son Oit à Dieu est resiée justement célèbre ; le langage en est sublime comme les pensées. On distingue encore les Odes sur la prise cTIsmaïloff, sur la Mort du prince MesUhersky, la Cascade, Félitxa, Mon idok, le Grand Seigneur. Il a fait encore bien d'autres poésies, mais qui n'ont pas toutes le même mérite. Arrivé à l'âge mûr, et ayant quitté les honneurs où l'avait élevé son mérite , il se livra au genre anacréontique avec un certain succès. Son mérite principal est d'avoir donné à la Russie des modèles remarquables d'un style riche, empreint d'énergie , de grâce et de souplesse; la langue lui doit un progrès sensible. Il puisa dans sa connaissance de la poésie allemande de nouvelles formes rhythmiques qui donnent de la variété à son style. Parfois il abuse de l'allégorie; son inspiration est inégale; l'effort, la recherche des images, un certain mouvement factice de rhétorique pompeuse, voilà les défauts qu'on peut lui reprocher. Cependant pour un homme qui manquait d'éducation première, et qui dut tout à son travail personnel , à ses efforts et à son génie natif, ce n'est pas une gloire médiocre que celle d'être devenu le premier poète de son temps. Derjavine, d'une position inférieure, s'était élevé à la dignité de minisire de la justice. UOde à Dieu a été traduite dans toutes les langues : nous en citerons quelques strophes.
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