LES OIES
Une longue perche à la main , Un paysan menait vers le marché voisin
Clopin-clopant un troupeau d*oies ; En les chassant ainsi sur les publiques voies ,
Il faut dire que le manant
Les traitait peu civilement, n voulait arriver de bonne heure à la foire ; C'était là son excuse, et Ton sait par Thistoire
Que de tout temps Tappât du gain Fut fatal aux oisons ainsi qu*au genre humain. Ceux-là ne trouvaient pas la raison bien valable ,
Et, rencontrant un voyageur, Ils accusent ainsi leur brutal conducteur :
«i Est-il un sort plus misérable Que celui qu'on nous fait subir en cet endroit 1 Ce grossier paysan, d'une main téméraire, Noui chaise devant lui comme gens du vulgaire. L'ignorant ne sait pas le respect qu'il nous doit , A nous dont les aïeux, que partout on renomme,
Ont été les sauveurs de Rome!
— Bien , admettons que cela soit ; Mais pourquoi voulez-vous partager cette gloire? » Demanda le passant. « Nos aïeux, dit l'histoire... *- C'est vrai , j'ai lu le fait tel qu'il est raconté.
Biais vous, de quelle utilité?...
— Rome par nos aïeux fut... — C'est la vérité; Mais vous, qu'avez*vous fait? Je le demande encore.
— Nous? rien. — Et pourquoi donc faut-il qu'on vous honore?
Laissez en repos vos aïeux :
On célèbre à bon droit leurs exploits glorieux ; Mais vous, sans un plus long reproche.
Vous n'êtes bons qu'à mettre en broche. •
Je pourrais prolonger ma fable et ses leçons , Je m'arrête ; je crains d'agacer les oisons.
Kryloff n'est pas seulement un piquant satirique et un philosophe, il est encore un maître et un modèle en Tart
RUSSIE. — Chapitre IV. 379
d'écrire. Il passa une partie de sa vie à étudier de près les mœurs et le langage du peuple; il aimait à parcourir les foires, les marchés, les lieux où se coudoyait la foule; il flânait au milieu d'elle, saisissant au passage les traits de caractère, les saillies de Tesprit et de la gaieté populaires ; il faisait son profit de tout : c'était le butin dont il composait son miel; l'aiguillon en sortait au besoin. Il a rendu au peuple avec usure ce que celui-ci lui a donné; la nation retrouve son image dans ces tableaux si finement tracés, dans ces caractères dont elle a fourni les types vivants. Son style est animé, pittoresque, les expressions en sont aussi justes que frappantes. Kryloff le travaillait avec un soin minutieux, en véritable artiste; il arrivait ainsi à la perfection de la forme sans nuire au naturel , à la grâce, à la simplicité; il savait le plier, sans effort apparent, aux exigences du sujet, modifiant au besoin le ton et le rhythme de manière à éviter la monotonie. Aucun auteur n*a enrichi la langue d'un plus grand nombre d'idiotismes et de locutions populaires : c'est par excellence le poète national * .
Dans la comédie, le prince Chakofskol a occupé longtemps le théâtre par de nombreux ouvrages, dont plusieurs sont des traductions ou des imitations du français. Quoiqu'un peu oublié aujourd'hui, il n'en a pas moins tracé bien des scènes piquantes, des situations fort comiques, et des caractères pleins de vérité. Dans le Nouveau Sterne, il voue au ridicule la fausse sentimentalité de certains écrivains. La Leçon aux coquettes, le Demi-Seigneur, Aristophane,
* Les Fables àe Kryloff ont été traduites plusieurs fois en français. La plus ancienne traduction, celle de Masclé, est fort défectueuse ; la dernière et la meilleure est celle de M. Parfait.
la TanU, les Eaux de Upezk, le Cmcaiam et bien d'autres sont écrites avec une yenre amusante. Ce spirituel auteur a aussi composé des opéras , des Yaudeyilles, des satires : son poème hérol-comique , les Pelitses enUffia, est une imitation du LtUrm de Boileau.