CHAPITRE VI
Lutte entre Pélément élraoger et ^élément national. — Travaux et publications historiques : OostrialofT. — Polévol. — Critique littéraire : MerzliakofT. — Viazemsky. — Nadejdine. — Marlinsky. — Gretcb. — Boulgprine. — Poésie : LermontofT. — Gogol et ses peintures de mœurs. — Belinsky et sa critique.
Dans cette revue des littérateurs russes depuis un siècle, nous trouvons constamment la lutte de l'élément national contre l'invasion de l'Imitation étrangère : de là ce caractère indécis et complexe que nous oflrc l'histoire des idées littéraires dans ce pays. La Russie, sortant tout à coup de ses ténèbres séculaires, et éblouie par l'éclat de la civili* sation européenne, qu'elle veut s'assimiler brusquement et par un énergique effort, est condamnée dans tous les genres à emprunter, à copier, à traduire, souvent mala* droitement et sans modération comme sans goût. Parfois elle revient sur ses pas, elle sent que l'aliment indigeste est contraire à son tempérament intellectuel, que sa vie intime et sociale n'est pas suffisamment préparée à tant d'importations; de là une lutte, des revirements, des contrastes; la France, l'Allemagne, l'Angleterre, lui imposent tour à tour leurs écrivains, puis ils sont combattus et repoussés par ce besoin d'idées nationales et d'originalité propre, que sent toujours en lui-même un grand peuple. Il est évident que l'élément russe doit sortir triomphant de la lutte ; le contraire serait un acte de faiblesse , une
abdicaUon, et la Russie a trop la conscience de sa force, de son avenir, pour s*arrèter en chemin ; le progrès dans ce sens est évident, irrésistible. Kryloff, Pouchkine, Lermontoff, Gogol, ont prouvé que le génie original de la nation grandit et s'affirme de jour en jour. Le mouvement slavophile suit sa marche triomphante, et Tinfluence étrangère décroit en sens inverse. L'aristocratie russe aime toujours à parler la langue française avec grâce, élégance et pureté; elle lit toujours avidement nos journaux et nos livres; notre théâtre conserve sa puissance d'attraction; mais il n'est qu'un amusement superficiel; le courant national est ailleurs, et les écrivains sont obligés de tenir compte de la masse, qui a pour elle le nombre et la force. Il y a peu d'années, la langue russe était négligée et dédaignée dans ce qu'on appelait la bonne société; à la cour comme à la ville , on ne parlait guère que français ; il eût paru de mauvais goût dans un salon, dans un bal, d'employer l'idiome national; pour écrire une lettre, un billet, on employait le français de préférence, et souvent par embarras de s'en tirer avec grâce en langue russe. Aujourd'hui il en est tout autrement; la langue nationale a repris ses avantages, on la cultive avec amour, et l'on serait mal venu de paraître la mépriser. La philologie, l'histoire ont fait de sérieux progrès; on étudie avec passion les origines, on compulse les chroniques, on se fait gloire du passé, on veut vivre de sa vie propre; l'influence étrangère a perdu son prestige ; on ne se fait plus gloire d'être Européen, seloni'expression d'autrefois, on veut être simplement Russe. Personne ne peut blâmer cet amourpropre national, si naturel et si légitime.
La grande et belle histoire de Karamzine fut le signal de ce réveil patriotique : on put enfin connaître et appré-
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cier dans leur ensemble les annales du pays. La curiosité fut éveillée, et provoqua de nouvelles recherches; le gouvernement nomma en 1834 une commission archéologique •chargée de réunir tous les souvenirs historiques» et de publier un recueil complet des chroniques russes, des «documents officiels. La Société d'histoire et d'antiquités de Moscou apporta son concours en publiant dans les revues périodiques un grand nombre de pièces historiques d'un haut intérêt. Le comte Roumiantzoff, connu pour son amour éclairé de la science , collectionna les décrets et les traités de l'État; il légua au public le Musée contenant ses précieuses collections; enfin Pogodine, dont les grands travaux archéologiques ont rendu tant de services, laissa un cabinet d'antiquités qui a depuis été annexé à la Biblio* thèque impériale.
V Histoire de Russie, d'Oustrialoff, n'est guère qu'un abrégé de Karamzine , mais c'est un résumé bien fait et soigneusement écrit. UHistaire du peuple russe de Polévol est aussi un fort bon ouvrage, qui cherche à donner des wues nouvelles sur le développement national.
La critique littéraire suivit le progrès des études historiques. Les Lectures sur les belles-lettres par DawidofT, sont une compilation assez soignée des théories esthétiques ayant cours en Allemagne et en France. Karamzine, dans «divers articles de journaux, et dans son Panthéon des éerp- *vains russes, avait donné de bons modèles de critique littéiraire, et contribué à éclairer le goût du public. Merzliakoff, 4ans ses cours publics, sut apprécier avec justesse les écrivains nationaux. Le prince Yiazemsky, qui se distingua dans la poésie lyrique et didactique , écrivit des biographies littéraires, et apprécia avec beaucoup de goût les oeuvres de Von-Vizine, de Derjavine, d'Ozéroff et de
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Karamzine. Dans des articles fort remarqués, insérés au TéUicape, Nadejdine s'insurgea contre les plagiaires» et exposa des idées fort justes sur le beau. Sa critique impartiale imprima une bonne direction à ses successeurs, notamment à Belinsky.
Pendant un certain nombre d'années» la critique fut partagée entre deux écoles opposées, les classiques et les romantiques. Les premiers avaient pour eux la tradition, la supériorité du talent, des théories bien arrêtées, tandis que la jeune école, ardente, enthousiaste, mais comprenant mal les idées nouvelles venues de FAUemagne et de la France, se perdait dans le vague des idées, Texagération du sentiment, et n'était pas toujours d'accord avec ellemême. Cette lutte dura une dizaine d'années; elle fut utile aux lettres, parce qu'elle éveilla les esprits, par la discussion passionnée des théories littéraires, et la franchise avec laquelle furent discutées les œuvres des grands écrivains. L'erreur même servit au triomphe de la vérité; on n'admira plus autant de parti pris; le goût s'épura, l'intelligence s'ouvrit de plus vastes horizons.
A la tête de l'école romantique se faisaient remarquer Marlinsky et Polévoï. Le premier, doué d'un goût fin et sûr, intéressa le public par des articles dont le style animé, incisif, était orné de saillies originales et d'une gaieté communicativc. Polévoï, à la tète du journal le Télégraph$, soutint la cause du romantisme avec plus d'ardeur et de virulence que de clarté; ses théories se perdaient dans les brumes de Tidéalisme germanique, où il puisait ses inspirations. U eut pour adversaire le rédacteur du TiUêcope, Nadejdine, qui soutenait avec talent les doctrines classiques, et exerçait un véritable empire sur la classe lettrée.
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En 1825, un nouveau journal, YAbeilk du Nord, fut fondé par deux hommes d'une valeur incontestée, Gretch et Boulgarme : cette feuille eut un succès prodigieux , et. s*empara en quelque sorte de la direction de Tesprit public. Gretch était un philologue de premier ordre : sa Grammaire et son Cours de liliéralure font encore autorité en Russie ; il rendit de grands services à l'éducation de la jeunesse par ses divers ouvrages. Boulgarine, dans ses articles, se montra plein d* humour et de verve : c'est l'Addison russe. Son roman de mœurs, Ivan Vijiguine, que l'on a qualifié de Gil-Blas russe, est rempli de scènes intéressantes et de piquants détails. Son roman historique, le Faux Déméirius, fut aussi accueilli avec faveur.
Lermontoff (1814-1841) est le Byron de la Russie; il s'est modelé en tout sur le poète anglais. Doué d'une riche organisation poétique, d'une imagination forte et sombre, capable d'élans généreux et d'enthousiasme, il prit la société en haine et en dégoût; son amour-propre maladif dégénéra en sauvage misantliropic; le scepticisme envahit son &me, et il devint, comme l'auteur de Lara, le poète du doute et du désespoir. Après des études faites à l'université de Moscou, Lermontotf devint officier de hussards, et mena d'abord la vie frivole et dissipée des jeunes gens de son âge. Une pièce de vers qu'il composa à l'occasion de la mort de Pouchkine, renfermait des traits hardis dont l'autorité prit ombragea II fut exilé au Caucase, mais
* Lennontoff s'adressait directement au tsar, et demandait Tengeance contre le meurtrier de Pouchkine : « G tsar, 6 père des Russes! ne le laisse pas impuni, PaTenturier qui vient d'enlcTer à la Russie le plus glorieux de ses enfantai... Il n'a point de cœur et n'a point de patrie..., il méprise notre langue et nos usages, il méprise le peuple russe et n'ambitionne que les faveurs de la cour... 0 mon tsar! vengeance, vengeance au nom du poète ! que le meurtrier reçoive le châtiment de son crime !... »
n*en revint que plus mécontent, plus indiscipliné; un second exil s'ensuivit, et il retourna au Caucase pour y rnoorir dans un dueL Les deux plus grands poêles de la Russie ont donc eu la même fin ; mais Lermontoff était à peine à l'entrée de la vie; il n'avait que vingt-sept ans, et ses premières œuvres faisaient présager Téclosion d'ua génie de premier ordre.
Les œuvres de By ron furent la première lecture de soxh enfance, ce qui explique la ressemblance de caractère et d'inspiration qu'il eut avec ce poêle. Pouchkine fut son second maître; mais dans les œuvres de Pouchkine, l'apaisement suit l'orage; sa muse devient plus calme, plus sereine à mesure qu'il avance dans la vie. Lermontoff an contraire s'anime de plus en plus à la lutte; l'amertume, le désenchantement de la vie suit une progression fatale ;. il arrive aux sombres abtmes de la négation. Son poème le plus remarquable, le Démon, est l'expression de ce haineux désespoir. L'ange réprouvé qu'il met en scène se complaît dans le mal : c'est son plaisir et sa vengeance. La passion qu'il éprouve pour la belle Tamara lui fait comprendre un instant les charmes de la vertu, la puissance de la beauté, les pures émotions de l'amour, mais le génie du mal l'emporte : le démon ne peut retrouver la pureté primitive de l'ange. La scène se passe au Caucase,, au milieu de cette nature sauvage et sublime dont Ler* montoff a su si bien peindre les majestueuses splendeurs.
C'est encore au Caucase que nous transporte le poème des Mtxyri; ce nom est celui d'une peuplade de montagnards exaltés par l'amour de l'indépendance. Lermontoff se complaît dans la peinture énergique de ces âmes viriles, qui, comme les corsaires de Byron, sont avides de mouvement , de péril et de liberté : l'exilé des salons de Saint-
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Pétersbourg retrouyait parmi eux Tidéal de ses rêves. Sa passion pour les beautés et les grandes scènes de la nature se fait jour dans les diverses compositions inspirées par les mêmes tableaux, telles que Ronssalha, Hadscki^Abreh, le Novice, le Pin, les Dons du Téreh, Lermontoff est le poète du Caucase ; jamais il n'est mieux inspiré que quand il peint ses montagnes escarpées et les sauvages habitants qui les peuplent, c Salut, Caucase an front blanchi! Je ne suis pas un étranger dans tes domaines. Déjà, au temps de ma jeunesse, tu m'ar accoutumé à tes solitudes. Et depuis lors, combien de fois en rêve n'ai-je pas franchi tes sommets, attiré par les splendides espaces de TOrient! 0 libre terre des montagnes, tu es sauvage, mais que tu es belle! Tes hauteurs escarpées semblent des autels, et quand les nuages, le soir, volent de loin sur tes cimes, tantôt c'est comme une vapeur bleue qui t'enveloppe, tantôt on dirait des ailes flexibles qui se balancent audessus de ta tète, tantôt on croit voir passer des ombres ou se dresser des fantômes, de ces fantômes qui apparaissent dans les songes.... Sauvages sont les races de ces sauvages abîmes : c'est dans la lutte qu'ils naissent, et pour la lutte qu'ils grandissent. L'enfant entre dans la vie en combattant, en combattant l'homme achèvera sa tflche. Ils n'ont qu'un mot d'ordre, l'ennemi! le Russe!... » Dans d'autres pièces, connue le FugiUf, Borodino, le Chant du ttar, Ivan VassiliéviUh, c'est le sentiment patriotique qui s'exalte, et la corde dominante est toujours celle de la force unie à la fierté. Cette exubérance de sentiment et de passion chez Lermontoff n'eut pas le temps de se calmer; l'âge y eût apporté sans doute des modifications; la maturité aurait amorti cette fougue : on entrevoit déjà des aspirations plus douces, plus morales dans la Bèvme, le Poète, pièces
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OÙ il semble comprendre que la poésie doit propager l'amour du beau et du bien, et servir d'enseignement au
peuple.
Dans son dernier ouvrage, le Héroi de noire iemp$^ Lermontoff a Tait le tableau de la société, telle qu'il la comprenait et l'avait expérimentée. Les montagnes du Caucase et les mœurs de ses habitants lui fournissent toujours matière à des tableaux aussi variés qu'intéressants, mais les personnages sont encore des types créés par une imagination surexcitée, maladive, creusant le vide autour d'elle au moyen de la négation : c'est le démon transporté dans la vie réelle, et propageant le désespoir avec le mal.
L'inQuence de Lermontoff, comme celle de son maître Byron, a été pernicieuse et délétère. G*est un révolté de génie qui a mis le désordre dans plus d'une jeune imagination. A l'Age des rêves incompris, et incompréhensibles, on prend volontiers pour de la grandeur, pour de l'héroïsme, ces vagues aspirations de l'âme, cette insurrection contre les lois divines et sociales et qui sont pourtant la sauvegarde de l'humanité. Ce n'est au fond qu'une maladie, une fièvre morale et Intellectuelle qui indique plutôt la faiblesse que la force dans le tempérament des sociétés : l'équilibre des facultés est détruit; les désirs surpassent les satisfactions légitimes; l'être humain, qui ne croit plus, quia abnsé de tout, se décourage, maudit, blasphème et meurt désespéré. Quand les peuples sont arrivés à cet état de décomposition morale, ils sont bien près de leur fin.
Le génie ne serait-il, comme on Ta prétendu de nos jours, qu'une excitation cérébrale touchant à la folie? On serait presque tenté de le croire en voyant tant d'écrivains modernes dont les facultés se troublent et s'allèrent au point
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de toucher à la démence. Il est certain que Tabus de la pensée, la tension des organes, la surexcitation de l'imagination, finissent par briser le ressort qui tient en équilibre r&me et la matière : on ne détruit pas impunément Tordre établi par le Créateur. Les exemples ne manquent pas comme preuve de ce fait indéniable. Byron avait-il l'esprit bien sain, et le moral en harmonie ? Lamartine, A. Dumas n'ont-ils pas vu leur intelligence s'éteindre avant le souffle physique? Gérard de Nerval» Musset, de Vigny, n*en sont-ils pas aussi des preuves? J. J. Rousseau traîna plusieurs années une maniaque démence. Nous venons de voir en Lermontoff une nouvelle victime de l'imagination égarée dans les sombres sentiers du doute et xle la négation.
Gogol (1810-1852) n'aura pas une destinée plus heureuse et mourra à peu près fou à quarante-deux ans; il avait beaucoup travaillé, beaucoup soufTert, et il lui manqua, comme à bien d'autres, le mens sana in corpore sano. Après avoir fait ses études au gymnase de Niéjinc, il s'adonna aux lettres, et vint à Saint-Pétei*sbourg avec plus d'espoir que d*avoir. Il occupa une place subalterne au ministère des apanages, et continuait ses essais littéraires pendant les rares loisirs que lui laissaient ses fonctions. Joukofsky et Pouchkine lui servirent de protecteurs; Pletnéef lui procura des leçons; il devint même professeur d'histoire à l'université, et sa première leçon fut très-brillante ; mais son attention était ailleurs; il négligea son cours, et les étudiants finirent par l'abandonner. Il obtenait dans le public un succès de meilleur aloi par la publication de ses Soiria à la ferme ^ peintures fraîches et charmantes des mœurs de la Petite-Russie : c'est une œuvre intéressante, qui dénote un grand fonds d observation. Son petit 11. 26
roman Tarais Boulba provient de la même source; c'est une étude sur les mœurs des Cosaques de l'Ukraine ; on y trouve comme un écho des vieux chants nationaux qui avaient bercé l'enfance du poète ; le style s'élève parfois au ton de l'épopée.
En 1835 y Gogol fit représenter sa célèbre comédie /e Remeur, toujours applaudie au théâtre. Il fit ensuite un assez long voyage en Italie, pour rétablir sa santé délabrée ; c'est là qu'il composa en- partie son roman Us Ames mcrUs, publié en 1841, et qui fit une si profonde sensation en Russie. Depuis ce moment, son intelligence s'affaissa de plus en plus; sa santé déclinait visiblement; il continuait d'écrire, puis il brûlait ce qu'il avait composé ; une sorte de mysticisme exalté troublait son esprit : il était en proie aux fantômes de l'hallucination : la mort le surprit dans ce triste état.
Gogol est un observateur profond et un habile peintre de mœurs. Personne n'a saisi mieux que lui, et n'a décrit avec plus de finesse, de vérité, les caractères, les usages, la vie intime et réelle de la société russe; personne n'a fait une guerre plus acharnée aux abus du fonctionnarisme, aux errements invétérés de la bureaucratie, à la sordide vénalité des employés de toute classe. Sa critique, pour être détournée, n'en est que plus habile et plus sûre. Il n'attaque pas de front; il ne déclame point : il peint, il met le doigt sur la plaie en montrant les faits tels qu'ils sont : c'est la réalitéMvante; il appartient au lecteur de chercher l'idéal par le contraste. Sous cette apparence de gaieté, où perce à peine l'intention ironique, on sent l'&me émue d'un homme de bien, et l'on finit par découvrir un sentiment d'amère pitié pour cette corruption profonde, cette futilité d'esprit , cet égolsme inhumain qui caracté-
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risent la classe où il a pris ses personnages. On peut dire que Gogol contribua à révéler la Russie à elle-même, et à lui montrer où elle devait opérer des réformes; et si les attaques dont il fut Tobjet troublèrent à la fin son repos et son esprit, il n*en reste pas moins un vengeur éloquent de la morale publique.
Disons d*abord quelques mots des Nouvelles de Gogol : les unes sont des récits de la vie de campagne, et représentent avec une vérité un peu minutieuse Texistence monoCone, égoïste, futile de certains propriétaires ruraux : repas, promenades, conversations, tracas intérieurs, scènes de ménage» tout est rendu avec une réalité saisissante; l'écrivain n'a ea qu'à puiser dans ses souvenirs pour les reproduire comme des photographies. Les autres sont les NiwveUei péUrsbcwrgeoi$u^ résultat de ses études sur la société de la capitale, alors qu'il végétait péniblement avec les pauvres ressources de son emploi. Ici, le champ est plus vaste et le tableau plus varié. Pour un étranger qui veut connaître la société russe, rien de plus curieux que cette lecture : les descriptions et les détails y sont pris sur le vif. Là, c'est la Perspective de Nevsky, promenade quotidienne du monde élégant, rendez-vous des flâneurs, des viveurs, des désœuvrés. L'un deux, le lieutenant Pirogotr, raconte ses succès de salon : c'est un beau, qui eût pu figurer parmi les incroyables du Directoire; l'autre, Piskareff, est un artiste à l'âme ardente, aux sentiments sérieux, qui se laisse emporter dans le tourbillon du monde où le découragement finit par énerver ses brillantes facultés. Dans le Portrait, on voit un peintre qui a le sentiment de l'art tant qu'il lutte contre la pauvreté ; mais l'argent lui arrive, il exploite un succès du moment,
se livre à un charlatanisme éhonté, et compromet son
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avenir pour Tavoir escompté au lieu de le préparer par un travail sérieux. Dans le Manteau^ c*est un pauvre employé de bureau, bon, timide, consciencieux, mais abruti par un travail machinal, et dont Tobjectif, le rêve, la question de vie ou de mort est d'arriver à s'acheter un manteau pour se préserver du froid. Pauvre Bakhmatcbkine! quelles souffrances, quelles angoisses, quelle constante et cruelle préoccupation! Les Mémoires d^un/ou nous offrent un héros plus misérable encore : son chef lui a fait rhonneur de l'admettre dans son cabinet pour tailler ses plumes; il a pu admirer le luxe de l'ameublement, et la beauté de la Glle de son directeur ! L'amour l'envahit, le transforme; l'humanité lui apparaît sous son vrai jour; mais lui, chétif, que fera-t-il de cette passion qui lui dévore le cœur? Ses idées s'obscurcissent, deviennent confuses; il arrive à la folie.
Après la comédie célèbre de Griboïédoff /e Malktur éTavoir de l'esprit, aucune n'a eu plus d'importance, comme étude de mœurs, que le Réviseur de Gogol. Le plan en est simple, l'intrigue peu compliquée : un réviseur, ou contrôleur, est attendu dans une ville de province, où il doit inspecter l'administration locale. L'annonce de son arrivée cause un grand émoi parmi les fonctionnaires qui se sentent tous plus ou moins véreux ; de là une peinture aussi vive que saisissante des manœuvres frauduleuses, des concussions, de la lâcheté, de l'hypocrisie, des ruses, des faiblesses trop souvent constatées dans le personnel de l'administration en Russie. Les personnages sont nombreux, mais tous concourent, à un certain degré, au tableau d'ensemble, à l'unité morale de l'œuvre. U fallait un vrai courage à Gogol pour affronter ainsi lu colère que devait soulever une peinture si vraie et si forte d'un
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vice organique de la société. Tant de gens se sentaient coupables que beaucoup voulurent se reconnatlre ; de là une tempête de critiques et de malédictions. Gogol tint tète à l'orage, et même se défendit habilement dans une nouvelle comédie qui a pour titre : Voyage à travers le théâtre' L'opposition finit par se taire, car le bon sens public sut apprécier Técrivain qui avait fait preuve d'un haut patriotisme en ne craignant pas de dévoiler des vices dont une nation doit d*abord rougir si elle veut s'en corriger. Nous arrivons à l'œuvre capitale de Gogol, les Ames martes, roman et satire de mœurs, qui dévoile, comme sa comédie, mais dans un cadre plus large, certains côtés peu connus de l'organisation administrative et sociale. Le héros, Tchitchikoff, est un personnage mystérieux, d'un extérieur grave, qui, pour réparer des revers de fortune, a imaginé un trafic fort bizarre, mais lucratif; il se rend auprès des propriétaires de province,, et leur achète les âmes mortes, c'est-à-dire les serfs morts depuis le dernier recensement, et qui comptent encore dans les listes jusqu'au recensement suivant. Cette proposition étrange produit des impressions diverses sur ceux à qui elle est faite, et l'auteur en prend occasion pour nous dépeindre les types les plus curieux. Tchitchikoff est un fripon consommé, mais de bonnes manières, habile à se faire valoir, insinuant, toujours aimable ; il se fait bien venir des fonctionnaires publics, pour les mettre dans ses intérêts; mais il a souvent affaire à aussi fripon que lui :
Corsaires à corsaires Ne font pas, dit-on, leurs affaires.
Ces peintures hardies, ces révélations réalistes d'un état social gangrené, produisirent en Russie un effet prodigieux; le gouvernement lui-même s'en inquiéta. Gogol
parait ayoir souffert beaucoup des récriminations souleyées par son œuvre, et sans doute aussi des sourdes menaces d*une certaine classe qui se trouvait offensée. On le vit bientôt chercher à atténuer les effets produits par le retentissement du Rémeur et des Amt» morUs; il s*en excusa publiquement, et, dans le second volume de son roman, qui parut quelque temps après le premier, il opposa des types plus adoucis, plus vertueux, aux vils coquins de la première partie. Peu à peu une fermentation singulière se produisit dans cette âme troublée; il se livra à un ascétisme exalté, condamna ses œuvres, brûla ses manuscrits inédits, et mourut dans un état voisin de la démence.
Pendant que la poésie et le roman produisaient les œuvres remarquables que nous venons de parcourir, la critique et Thistoire faisaient parallèlement un travail de progrès soutenus, et ajoutaient au domaine des idées acquises. Un écrivain d*un goût éclairé et d'une haute intelligence, Bélinsky, tint avec honneur et succès pendant treize ans (1834-1847) le sceptre de la critique, d*abord à Moscou, dans YObservaieur, puis à Saint-Pétersbourg, dans les Annales de la patrie et le Contemporain.
C'était un esprit éclairé, philosophique, un peu trop abstrait et absolu dans ses idées. Il était imbu des théories allemandes de Hegel, et jugeait les œuvres littéraires au point de vue des principes généraux de l'art, sans se préoccuper assez des faits ni des circonstances accessoires. Très-sévère d'abord pour la littérature russe, qu'il déclarait ne pas exister en réalité, il se radoucit à l'apparition des œuvres de Gogol, dans lesquelles il remarqua un cachet d'originalité nationale. En étudiant les romans de Gogol , il s'élève avec vigueur contre le romantisme aile-
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mandy et la rêverie nuageuse de certaines productions germaniques; mais dominé par Hegel, il n*en reste pas moins fidèle aux théories allemandes en fait de goût littéraire et de principes philosophiques. Dé là découle aussi son antipathie prononcée pour la littérature française, contre laquelle il se montra plus d*une fois injuste.
Bélinsky est partisan du progrès, et admire rœuvre de Pierre le Grand; il approuve les moyens un peu violents employés par ce grand génie pour réveiller le peuple russe de son sommeil asiatique. Toujours tourné vers ridéal et les génies dominateurs, il a des aperçus lumineux à propos d'Homère, de Dante, de Shakspeare, de Gœthe ; son coup d'œil aime à planer sur les sommets où il trouve les généralités propres à appuyer ses théories ; aussi dédaigne- 1- il un peu trop les auteurs secondaires et la littérature populaire , dont les inspirations spontanées ont parfois tant de fraîcheur et de poésie.
Gomme écrivain , Bélinsky est un maître : son style est clair, précis, incisif; il rend ses idées avec une netteté remarquable, et leur donne un tour hardi qui plaît et impose. Les inconséquences qu'on a pu lui reprocher dans ses doctrines tenaient à sa franchise même et à sa bonne foi, car il savait faire à propos l'aveu de ses erreurs. Malgré ce talent de premier ordre, il n'eut pas d'abord toute l'influence qu'il méritait, parce qu'il s'adressait à un public lettré, instruit, et par conséquent restreint, et aussi parce que ses articles, lus à la h&te dans les revues où ils paraissaient, y perdaient de leur importance et de leur effet. Us ne furent complètement appréciés qu'en 1859, quand ils parurent réunis en volume et purent être jugés dans leur ensemble. Aujourd'hui même, ils continuent d'exercer un certain empire, malgré le mouvement qui s'est opéré dans les esprits sous des influences nouvelles.