‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 180 sur 191 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Littérature contemporaine;* son caractère militant et national. — Poésie : OgarefT. — Maikoff. — Fête. ^ Yazykofr. — Khomiakoff. — NekraasofT. — Stchédrine. — Nikitine. — Polonsky^ — Madame Jadowska. — Mey. •— BénédictofT. — Action réformatrice de la littérature : Hertïen. — Doatoiefsky. — BoutkofT. — Grigorowitch. — Pisemaky. — Dabi.— Gontcbaroff.— Le comte Sollohub.— Yovtdiok. — Kokoreff. — Ouspensky. — Madame Kokhanofska. — Aksakoff.— TourguéniefT.

Nous sommes arrivé à Fépoque contemporaine. Les auteurs dont il nous reste à parler sont vivants pour la plupart, et par conséquent difficiles à juger, puisqu'ils peuvent n'avoir pas dit leur dernier mot. Nous poursuivrons pourtant jusqu'au bout notre appréciation, persuadé que cette étude doit offrir de l'intérêt à l'égard d'une nation aussi puissante que la nation russe , et qui marche pour ainsi dire à pas de géant dans la voie du progrès et des réformes où le souverain actuel Ta fait entrer.

La littérature russe, depuis une quinzaine d'années, est devenue de plus en plus militante, elle est entrée plus profondément dans la voie des faits, en se préoccupant moins de la théorie et des règles de l'art. Souvent la poésie et la prose se confondent ; le roman intervient dans l'histoire et touche à toutes les questions sociales ; le théâtre fait de la propagande et pousse aux réformes ; l'érudition remonte aux sources, et en déduit des conséquences à perte de vue ; chacun veut apporter sa pierre à l'édifice de l'avenir. Mais il y a, dans toutes les œuvres, si diverses

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qu'elles soient, un centre d'unité remarquable : c'est un profond sentiment de patriotisme , qui fait honneur à tous et présage les grandeurs à venir.

Depuis LermontofT, Batuchkoff et KazlofT, la poésie n'est pas en progrès : elle vit des échos du passé , et ne trouve que de loin en loin quelques accents nouveaux ^ auxquels le public prête une oreille distraite.

La muse tendre et mélancolique d'Ogareff n'est dépourvue ni de hardiesse ni de sentiment, mais la forme manque de correction et le style de clarté. C'est encore une âme souffrante et maladive, refoulée sur elle-même par les dures réalités de la vie, et perdant ses illusions en même temps que ses croyances : de là un désenchantement pénible, l'épuisement de la lutte, le désespoir. C'est un nouveau LermontofT, avec un moindre talent.

Maïkofifa des accents plus purs, plus vrais, plus naturels. Son style est élégant et gracieux ; il a des poésies charmantes, inspirées en général parla contemplation de la nature et des sentiments intimes noblement exprimés.

Fête est un rêveur dont l'égolsme maladif se traduit souvent par des allures fantasques. Ses Chansons et ses Mélodies rappellent la manière de Lermontoff , si souvent imitée par les jeunes poètes.

Yazykoff commença dès 1822 à composer des chants patriotiques pleins d'élans généreux , souvent exaltés. La Russie est son idéal ; tout y est grand et beau ; aucun pays ne peut lui être comparé ; tout ce qui est étranger ne mérite que raillerie et mépris. Malgré ces exagérations, qui peuvent s'excuser par l'ignorance ou le chauvinisme national, on doit admirer les nobles sentiments exprimés dans plusieurs de ses pièces, telles que le Chant du horde à tépoque de la domination tartare, le Souvenir de Karamxine.

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Il s*est aussi essayé avec succès dans le genre anacrëontique.

Khomiakoff est un autre représentant de la poésie patrior tique, de Télément slave; la forme brillante» recherchée de ses poésies n*est pas suffisamment soutenue par la vérité du fond» On lui doit aussi deux tragédies sur des sujets nationaux : Fermak et le Faux Démétrhu.

Nekrassoff incline au genre satirique et à l'expression réaliste. C'est un esprit net, ingénieux, une &me qui a éprouvé d'amères souffrances, et qui compatit chaleureusement à celles des autres. Sa poésie a un caractère sombre, mélancolique, et son expression a une rudesse bru* taie qui saisit et étonne. On sent que ce poète s'est formé à l'école du malheur. Il fait la guerre à l'oppression ; sa satire a des coups de fouet sanglants, des malédictions inexorables. Dans ses tableaux, d'une sobriété concise et forte, la société russe, avec ses défauts et ses vices, nous apparaît vigoureusement dépeinte. Quelle verve incisive, quelle amère ironie dans les pièces intitulées ; V Homme moral, Mâcha, le Chant du berceau, le Village abandonné, FEau-de-^e, etc. ! Ces &pres accents nous rappellent ceux de Barbier dans sa meilleure manière. FaeU indignaHo vermm. Le goût de NekrassofT n'est pas sûr, et ses derniers morceaux lyriques nous le montrent en décadence.

Le public a aussi accueilli avec faveur et lu avec intérêt les productions lyriques de Stchédrine , de Pisemsky, de Nikitine , de Polonsky . Le ton qui domine chez ces poètes, c'est la méditation rêveuse, la peinture des beautés naturelles, le sentiment appliqué aux œuvres de la création. Madame Jadowska rend ses émotions personnelles avec calme et simplicité. C'est une sorte de Desbordes-Valmore, avec moins de passion et de variété. Mey s'applique sur-

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tout à reproduire, et non sans talent» les vieilles légendes populaires , entre autres le RécU éTIgor. Enfin Bénédictoff a fait entendre un écho lointain de la lyre de Derjavine» en exprimant y toujours en beaux vers, des sentiments de justice et de moralité.

Mais ce n'est pas la poésie qui donne aujourd'hui l'impulsion aux idées et captive l'opinion publique. Tout l'intérêt s'est porté vers le roman et le théâtre. C'est là qu'est la vie, le mouvement, la lutte; c'est là que se débattent, devant un public anxieux et frémissant, les grandes questions à l'ordre du jour, les réformes, le progrès, la direction des idées et de l'esprit national. La propagande suscitée par le roman et le théâtre est devenue une puissance; elle a donné l'impulsion à la nation comme au gouvernement; celui-ci n*a pu s'empêcher d'en tenir compte; il est incontestable qu'elle a préparé et hâté l'heure de l'émancipation, en l'imposant au pouvoir par un mouvement irrésistible de l'opinion publique. On la pressent déjà dans les œuvres si puissantes de Gogol ; nous allons la voir se continuer dans une foule d'ouvrages de mérite divers, tous concourant au même but. Les données générales, persistantes, ce sont les abus administratifs; la frivolité, la nullité, l'égoïsme, l'oppression dans les hautes classes; la souffrance, la misère, la patience et le bon sens dans les classes inférieures. On tient peu de compte de la forme littéraire et artistique ; ce qu'on cherche avant tout, c'est la vérité, la réalité. La vie de la nation est étudiée sous toutes ses faces; toutes les sympathies se portent vers les déshérités, les victimes du sort; on remonte aux causes de leurs misères , on cherche les moyens d'y apporter remède. Souvent les peintures sont chargées de couleurs excessives, car l'imagination ajoute à la réalité,

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et les écrivains visent à l'effet en dépassant le but ; il y a un excès, un engouement , dont on revient peu à peu par une réaction de bon sens, mais le résultat moral n*en est pas moins acquis.

Alexandre Hertzen est un transfuge de la Russie, un -exilé volontaire fixé à Londres. Il se mit en hostilité permanente avec le gouvernement et les institutions de son pays; ses ouvrages y ont pénétré en fraude sur une large échelle , et ont parfois singulièrement agité Tesprit public dans les classes lettrées , surtout parmi la jeunesse , toujours avide du fruit défendu et portée aux idées extrêmes, jusqu'au moment où Texpérience la ramène aux idées pratiques.

Hertzen , connu aussi par le pseudonyme d*Iskander, a donc été toute sa vie un écrivain d'opposition, et son influence occulte a été grande; mais quoique son libéralisme fût bien souvent excessif et intempestif, on ne peut nier qu'il n'ait eu de bons résultats sous plusieurs rapports. Les révélations d'Iskander sur l'état social de la Russie, sur les abus administratifs et autres, ont dû plus d'une fois éclairer l'opinion et le gouvernement lui-même, et elles ont contribué dans une certaine mesure à préparer, à précipiter la grande mesure de l'émancipation des serfs.

Élève de l'université de Moscou, fils d'un Russe et d'une Allemande, Hertzen se pénétra de bonne heure de l'esprit des encyclopédistes français, et de la philosophie hégélienne; sur les bancs de l'école, il ne craignait pas de se montrer hostile à la politique, aux croyances et aux usages traditionnels de son pays, et il s'attira une condamnation à l'exil en Sibérie, qui fut commuée, en une peine plus douce, celle d'un exil à Perm, avec facilité d'entrer au

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service civil. Il occupa ainsi divers postes administratifs et judiciaires, mais sous la surveillance de la police, comme conséquence de sa première condamnation; aussi fut-il heureux d'y échapper, quand il lui fut permis de quitter le service, et il alla jouir d'une indépendance longtemps désirée, en France et en Angleterre. Établi à Londres, il y monta une imprimerie, et ne s'occupa plus que d'inonder sa patrie d'une quantité d'écrits incendiaires, de satires amères et violentes, qui causaient de grands ennuis à la police russe ainsi qu'au gouvernement. Son journal la Cloche (Kolokol) , organe de ses idées et de ses rancunes, paraissait régulièrement, et pénétrait en Russie malgré la censure.

Hertzen débuta dans la vie littéraire en 1842 par une série de lettres insérées dans un recueil russe, sous le titre de DilettantUme dans la science : c'est là qu'il affiche sa prédilection pour les doctrines de Hégel, en même temps qu'il y expose des observations assez fines sur les mœurs et le caractère de ses compatriotes, c Un des traits particuliers aux Russes, dit-il, c'est l'extrême facilité avec laquelle ils s'approprient les travaux des savants étrangers. Le moi facilUé est même beaucoup trop faible; ils font preuve à cet égard d'une habileté, d'une souplesse d'esprit qui n'est pas un des côtés les moins curieux de leur caractère national. Malheureusement ce mérite ne saurait compenser une imperfection des plus graves : ils profitent rarement des études auxquelles ils se livrent ainsi... Une foule de connaissances sérieuses se sont à la vérité répandues très-promptement en Russie, mais elles y demeurent stériles, tant pour chaque individu en particulier que pour le pays. On s'imagine parmi nous qu'il est possible de saisir l'érudition au vol comme une mouche; puis, une

Cm la main ouverte » les uns reconnaissent à leur grand étcHHieiDenl qu'elle e&l ûk» d'autres pensent de bonne foi qu'ils tiennent Tabsolo. »

Encouragé par le succès de ces Z^drat,. Hortmi poUia sous la même forme ses Lettres tur rétuie de ta airfMrt^ dont les idées philosophiques le rangent parmi les adhérents de la Gauche hégélienne : il contribua ainsi à répandre en Russie les idées subversives de cette fatale doctrine^ avec ses tendances révolutionnaires. Depuis ce moment» la censure proscrivit toutes les publications de Hertzen, et aucune revue ne put publier ses écrits. Les événements de 1848, qu*il a racontés dans ses Lettres de France et f Italie, devaient exalter ses espérances de réformateur et de tribun, mais rissue n'en fut pas favorable, et Hertzen fit diversion à ses travaux politiques par la composition de plusieurs romans, qui fondèrent sa popularité : A qui la faute? le Docteur Knmpcff, le Devoir avant tout, sont des tableaux intéressants de la société russe, peints par un observateur qui en connaît les plus minutieux détails et la véritable physionomie. On rencontre souvent, dans ces récits, une certaine exaltation fébrile qui tient aux préoccupations du sectaire; l'instinct satirique y domine, et incline souvent au pamphlet. Hertzen excelle à dévoiler les abus de la bureaucratie russe , et les défauts qu'il trouve aux institutions de son pays; de là l'émotion produite par ses ouvrages, et l'in* térét qui s'y attache; mais il y mettait une passion qui le faisait considérer comme un ennemi de sa patrie. Cependant, quand il publia en 1854, sous le titre de Prison et exil, le récit de ses jeunes années, son arrestation pour cause politique, son séjour dans les contrées limitrophes de la Sibérie , on put voir qu'un certain calme s'était fait dans son &me , et qu'il y restai^ plus de sincérité que de colère et d'acrimonie.

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Dostolefsky, dans ses noiiieAs et ses deux romans bs PawK'ii Gàu et k Sam, s'attache à attirer la pitié sur Fexistence des employés subalternes ; il nous les montre réduits à Tétat de machines, de rouages administratifs, vivant d'expédients et de privations, tombant dans une sorte d'hébétement, d'atrophie morale, qui leur fait perdre la conscience de leur dignité humaine. Ces peintures sombres sont d'autant plus pénibles au lecteur, que le romancier ne fait rien pour relever ses personnages , et n'indique aucun remède à leurs maux. Le vague et la monotonie sont les défauts dominants de ces pénibles tableaux. L'intérêt est plus vif et le talent plus marqué dans les Humiliéi et les outragés; la passion y est peinte avec des péripéties fort attachantes , sous la forme d'un récit que fait le héros lui-même ; les portraits et les caractères y sont dessinés avec art et justesse. Les Mémoires de ta maison des morts font également honneur au talent du romancier. Dans Crime et Châtiment, l'écrivain a su peindre avec éloquence et profondeur les funestes effets des doctrines matérialistes et des mauvaises lectures sur certaines natures douées de pervers instincts : c'est la peinture énergique et saisissante du crime poursuivi par le remords.

Boutkoff, dans un roman intitulé Us Sommets de Sainte Pétersbourg, traite des sujets analogues, mais il essaye d'y présenter une solution.

Grigoroveitch (1822) s'attache de préférence aux scènes de la vie rurale et aux soufiCrances des paysans : tel est le sujet dominant de ses nombreuses nouvelles, dont Antotie Gorémyka nous ofTre le type principal. Dans son domaine, le propriétaire, le seigneur brille par son absence; il dépense gaiement ses revenus dans la capitale ou à l'étranger : mais son intendant le remplace, et fait peser sur le mal-

heureux serf tout le poids de l'arbitraire et de la tyrannie ; il use et abuse de son omnipotence, tire tout Taisent qu*il peut de ses victimes, choisit à sa fantaisie les recrues destinées à Tarmée, et viole sans pudeur toutes les lois divines et humaines. Il y a des scènes navrantes, de petits drames domestiques d*un vif intérêt. Une sentimentalité trop vive vient souvent entraver Teffet que l'auteur veut produire : en voulant trop prouver, il dépasse le but. Un des meilleurs romans de cet écrivain, lès Pêcheurs, offre le tableau de l'existence du paysan libre, et des misères qui l'assiègent. Dans deux autres romans, les AvetUures de Nakoênffei les Parents de la eapitak, Grigoro^vitch a mis en contraste les mœurs de la ville et celles de la province.

Pisemsky, auteur du PéUrsfymrgeois , de Tiu Sofranoff Koxanok, offre des types misses bien réussis : qualités et défauts y sont taillés dans le vif : s'il excite la pitié pour le travailleur et le misérable , il le rend aussi responsable des vices qui aggravent sa position par sa faute. Le meilleur de ses romans, les Mille âmes, est une peinture énergique du malaise dont souffre la société par suite de l'apathie individuelle, de l'inertie intellectuelle et morale, des entraves apportées à l'initiative de ceux dont les facultés aspirent à l'action : d'un côté une autorité absorbante, de l'autre une indifférence qui abaisse le niveau moral. La vie publique et privée des fonctionnaires y est peinte sous des couleurs apssi vraies que saisissantes. Dans un roman postérieur, Une mer agitée, Pisemsky a pris à partie la secte nouvelle des nihilistes, dont nous parlerons plus loin, et montre jusqu'à quel degré d'absurdité, d'inconséquence, peuvent tomber ces partisans de la négation absolue.

Dahl est aussi un champion déclaré des pauvres gens : ses longs voyages lui avaient fait connaître à fond les

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mœurs et les usages de la nation, le langage du peuple, ses bons et ses mauvais côtés; il savait tout le répertoire des proverbes, des locutions, des idiotismes ayant cours dans les provinces; aussi reproduit-il à merveille Tesprit national et le caractère russe ; ses récits sont des tableaux vivants , malgré la faiblesse de Tintrigue.

Gontcharoffa cherché ses types dans les rangs supérieurs de la société , pour y montrer surtout l'influence d'une éducation incomplète et l'absence du sens pratique. Les livres ne suffisent pas pour former Thomme : il faut y joindre l'expérience et les leçons de la vie; tel est le but moral du roman : Une histoire ordinaire, dont tous les détails sont soignés avec une conscience d'artiste : les caractères de femme y sont supérieurement dessinés. Dans le roman d'Obloumoff, la touche est encore plus fine et les portraits plus vigoureux. ObloumofT est un type comme la Russie en offre souvent : riche, bien doué, mais nonchalant, paresseux, incapable d'une occupation sérieuse, condamné à végéter, à être le jouet de tout ce qui l'entoure; à côté de lui, comme contraste, apparaît Stolz, homme entreprenant, affairé, et dont l'activité est couronnée de succès. La pensée du roman est élevée, instructive; le style brillant d'un coloris poétique; il y a une grande vérité d'expression dans les différentes scènes qui se passent, les unes à la ville, les autres à la campagne. Le Ravin de Gontcharoff est pris dans les sphères du grand monde et offre des types remarquables de la société russe, des caractères tracés avec un art admirable. Le héros est encore un homme sans énergie, qui semble vouloir agir sans jamais aboutir. La première partie de l'œuvre est un peu froide : elle se passe dans les salons cérémonieux de la capitale; mais dans la seconde, la.scène est transportée n. 87

en province, sur les rives pittoresques du Volga» et Faction s*anime par le contraste des caractères aussi bien que par la peinture pleine de vérité et de charme de l'existence à la campagne.

Le comte de Sollohuby homme de beaucoup d'esprit , poêle à ses heures, se livrant avec une égale passion à la flânerie et au travail, a interprété le patriotisme slavophlle dans son roman le TaranUus, qui a eu un grand succès. Il fait voyager son héros, Ivan Yassiliévitch, en Allemagne et en France, et Ten ramène dégoûté de ce qu'il a vu, plus épris que jamais du sol natal, et enflammé du désir d'être utile à son pays. Toutes ces idées sont poussées à l'excès, mais firent la fortune du roman, autant que le talent d'exposition et la vérité des scènes empruntées à la vie sociale de la Russie.

Marco-Yovtchok est le pseudonyme d'une femme auteur dont les esquisses romanesques dépeignent avec beaucoup de vérité et de charme mélancolique les faces diverses de la vie populaire. Elle écrivit d'abord en dialecte petit-russien des nouvelles qui furent traduites en russe par Tourguénieff. Ses personnages sont le plus souvent des jeunes filles du peuple dans l'état de servage, mais douées de sentiments et de facultés qui font ressortir la misérable condition de leur existence. Tout l'intérêt se concentre sur ces tristes victimes d'un état social aujourd'hui régénéré : la plume délicate d'une femme a sondé ces plaies saignantes, et les a entourées d'une sympathie pleine de pitié. A la grâce touchante de ces récits se trouve jointe une connaissance profonde du caractère populaire et du langage national.

Les EsquUtei et réciu de Kokoreff méritent d'autant plus d'attention et d'intérêt, qu'en dépeignant les souffrances

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du serf travailleur, Fauteur, ancien serf affranchi , parlait d*après son expérience personnelk.

Qusque ipse miserrima vidi.

Virgile.

Tout en travaillant pour vivre, Kokoreff soutenait son vieux père malade, sa mère et son frère réduits à l'indigence. C'était un cœur vaillant et résigné ; les dures épreuves de la vie ne lui arrachent ni déclamation violente ni ironie amère ; il a même toute la douceur et la naïve gaieté du caractère populaire dont il s'est fait l'interprète.

Ouspensky est encore un peintre fidèle des mœurs popu* laires, mais avec cette différence qu'il s'attache de préférence aux scènes amusantes, aux traits originaux de la vie de province : l'auberge , le cabaret y jouent un grand rôle. Les scènes y sont animées, pittoresques, mais d'une naïveté trop souvent grossière et triviale.

Les romans de madame Kokhanofska s'inspirent de l'amour du passé, des vieilles mœurs, des anciennes traditions, pour lesquelles l'auteur professe une prédilection parfois excessive.

Aksakoff, le chef des slavophiles, tourne aussi sans cesse son regard vers le passé, et traite avec dédain les fauteurs de la civilisation importée d'Europe. Dans sa Chronique de famille et ses Souvenirs, la vie de famille, les mœurs de la province sont dépeintes avec un remarquable esprit d'analyse et un rare talent d'observation. VEhfance du petU-fih de Bagroffesi une étude psychologique relative aux impressions d'un enfant que son bon cœur et une trop vive imagination rendent malheureux. Ce livre, destiné à la jeunesse, contient de belles descriptions de la Russie orientale et de charmants portraits. Aksakoff a fait aussi

des drames et des comédies dont le patriotisme fait le principal fonds. La Délivrance de Mosam en 1812 est un tableau historique d-une époque dont les Russes aiment à se souvenir. Gomme critique, AksakoflT a tenu une place impor* tante dans plusieurs revues contemporaines.

Le roman historique, peu cultivé en Russie, a pourtant un représentant distingué dans le comte L. Tolstoï, auteur de la Guerre et la Paix; cet ouvrage offre des récits, des tableaux, des caractères tracés de main de maître. La société russe du commencement de ce siècle y est représentée sous des couleurs vives et naturelles; les grands événements politiques et militaires y trouvent naturellement leur place, mais le génie de Napoléon I* est^sacrifié au préjugé ou au patriotisme de l'auteur.

Nous terminons cette revue des romanciers en vogue parTourguénieff, qui y tient incontestablement la première place , tant par Félévation et la richesse du talent que par la variété de ses ouvrages. Une imagination féconde, un grand fonds d'observation , un art remarquable de narrer et de peindre font de lui le premier des conteurs russes dans la période contemporaine. Il commença, comme beaucoup d'autres, à mettre en scène les paysans, les propriétaires ruraux, en provoquant la sympathie pour les classes inférieures, mais sans sacrifier à une fade sentimentalité. Ses Mémoires (tun chasseur appartiennent à cette première manière, et ont consacré sa popularité. Il y fait une peinture exacte , souvent navrante , du servage en Russie, et fait prendre en pitié profonde le moujik non encore émancipé. Depuis, Tourguénieff s'est attaché à peindre les classes aisées, le grand monde, avec non moins de succès : le Journal d'un homme inutile, le Beau-Fils, Aoiidine, sont les fruits de cette évolution; les sentiments y

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sont vrais, les impressions sincères, sans exagération; ce sont des échos de la société contemporaine.

Mais ces personnages appartiennent à une époque de transition. Tourguénieff, en homme intelligent et progressif, suit le mouvement social, et le reflète fidèlement. Une Nichée de gentilshommes et la Veille sont les preuves de cette tendance nouvelle : les héros se préparent à passer de la théorie à Faction : leur vouloir n*est plus aussi stérile. Dans les Pères et les Enfants, le caractère des personnages a franchi le pas décisif « Le temps avait marché; de 1850 à 1860, des événements importants s'étaient accomplis. La guerre de Grimée, si triste sous certains rapports, avait fait sortir le pays de sa torpeur, et mis en mouvement toutes les forces vives de la nation. Mais en même temps de dangereuses doctrines se faisaient jour, et menaçaient la religion aussi bien que les bases de la société : telle fut la secte appelée nihiliste, parce qu'elle faisait table rase de tous les principes établis, de toutes les croyances séculaires. Ce n'était autre chose au fond que le matérialisme dans ses conséquences extrêmes; il procédait directement de la philosophie allemande , de la doctrine de Hegel , corroborée par les écrits socialistes de divers auteurs étrangers ; le positivisme de Comte trouvait là son entière réalisation. On commençait par supprimer Dieu et l'âme, comme étant des hypothèses : scepticisme absolu en fait de croyances spiritualistes; plus d'autorité morale parlant au nom d'un principe supérieur; plus d'idéalisme dans les arts et la littérature; l'amour, la conscience, le devoir réduits à l'état de chimères. La matière est tout; tout se réduit à l'atome, aux afiinités chimiques, aux lois organiques de composition et de décomposition : la vie n'a pas d'autre source ni d'autre fin. Par conséquent il faut avant tout

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étudier la matière , les sciences naturelles et physiques au point de vue de rutilité, et l'art au point de vue de l'intérêt. Tout cela n'était pas neur : ce n'était que la conséquence forcée de la philosophie matérialiste telle qu'elle est professée dans maint auteur depuis un siècle. Rien qui satisfasse mieux l'ignorance, l'instinct sensuel d'une foule de gens qui se plaisent à se mettre au niveau de la brute. Gela parut nouveau en Russie, et fit nombre de prosélytes* surtout parmi la jeunesse , portée à secouer le joug de tout ce qui gêne ses instincts et ses passions. Les romanciers en vogue, sentinelles avancées de la critique sociale , s'emparèrent de cette donnée , et cherchèrent à réagir contre cette fatale doctrine. TourguéniefiTy consacra spécialement son roman Ui Pères et Ut Enfants. Le héros, Bazaroff, s'il prêche une doctrine perverse, offre au moins cette heureuse inconséquence que, par sa conduite et son caractère, il la dément complètement; il a des sentiments élevés, délicats; il fait le bien, et s'attire l'affection de ceux qui l'entourent , ainsi que la sympathie du lecteur.

Le dernier roman de Tourguénieff, intitulé Fumée, offre le tableau d'une société de Russes établis à Bade, et brassant, sans rime ni raison, des théories politiques et sociales où se trouvent compris le passé, le présent et l'avenir. C'est bien là le caractère léger, hardi, inconsistant, de cette jeunesse libérale, qui a beaucoup lu et peu appris, et qui se croit appelée à régénérer le monde : elle parle de tout, avec un sérieux qui impose, et s'imagine qu'en sonnant creux, elle touche à la profondeur. Tourguénieff, dans cette œuvre, ne donne pas une haute opinion de ses compatriotes.

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