‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 181 sur 191 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

Le théâtre contemporain : Ostrofsky. — Piiemsky. — Potiékfaiine. — Le comte A. Tolstoï. — LvofT. — Koukolnik. — L'histoire et ses tra- Tanx. — Granofsky. — Koatorga. — OustrialofT. — SoloYÎeff. -^ KostomarefT. — KondriaTtzefT. — PletnéefT. — PaTloff. — NikiteDko. — SchéYireff. — BonslaiefT. — Senkowski. — Conclusion.

Si, du roman, nous passons au théâtre, nous trouvons le même fonds d'idées exploité sous la forme dramatique : c'est toujours la croisade en faveur des tendances réformatrices. Ostrofsky place, en général, l'action de ses pièces dans la classe moyenne, parmi les marchands et les petits employés. Le public s'intéresse beaucoup à ce genre de représentations, et l'auteur, encouragé par un succès prolongé, continue à suivre la même voie. Entre amis an finit par s'arranger. Ne te mile pas des affaires d^autrui. Pauvreté n'est pas vice, sont des* peintures intéressantes de la vie moyenne et des relations sociales, avec ses vices, ses vertus, ses lâchetés et ses dévouements : le caractère national s'y reflète exactement. La vie de famille est reproduite fidèlement dans sa comédie la Place lucrative, dont l'action est bien conduite et les sentiments naturels. VOrage vaut mieux encore, et nous montre l'auteur à l'apogée de son talent. Il fut moins heureux dans son drame historique Kozma Mimne : quoique bien écrit et parsemé de belles scènes, il a des longueurs, et le côté historique manque de relief; maïs il se releva dans le FauxDmUri, qui est une de ses meilleures pièces. Pourtant

le Boris Godounoff de Pouchkine reste toujours sans riïal dans ce genre.

Pizemsky, dans un drame remarquable, la Detlinéi amère, s*est fait, comme dans ses romans, le champion des classes malheureuses; la triste position du serf vis-è-Yis du seigneur russe y est peinte avec une énergique commisération : c*est en soulevant ainsi des sentiments dindignation et de pitié que le tliéàtre concourut à Tœuvre de l'émancipation, dont il hâta la maturité.

Nous pourrions encore citer les pièces de Potiékhine, de LvofT, de Koukolnik, et de plusieurs autres ; mais celte étude doit se borner aux traits saillants de la littérature, et force nous est d'abréger.

Il faut pourtant signaler au théâtre un digne rival d'Ostrofsky, le comte Alexis Tolstoï, qu'une mort récente (1875) vient d'enlever aux lettres. Profondément versé dans l'histoire nationale, il en a tiré des effets saisissants, soit dans le roman U Prince Sérébranny, soit sur la scène, où il obtint un vrai triomphe dans son drame shakspearien Ivan le Terrible. C'est un tableau aussi curieux qu'émouvant de la fin du règne de ce prince. Si l'action fait défaut à cette œuvre, on y trouve en revanche une profonde analyse psychologique, et une vérité historique aussi complète que possible. Elle rappelle en plus d'un point le Loms XI de Casimir Delavigne, mais cette ressemblance tient surtout aux rapports frappants qui existent entre le caractère du prince français et celui du redoutable tzar, soupçonneux, féroce, implacable dans ses vengeances.

L'histoire continue d'élre cultivée avec ardeur et passion. La Commission d archéologie publie les anciennes chroniques russes, bi précieuses pour l'érudit qui veut remonter aux sources historiques. La Société f histoire et

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(fafUiquUés de Moscou se distingue par ses nombreux travaux, et insère dans les revues, les Leeiures et les Annales, une foule de documents précieux. G*est à elle qu*est due la belle édition des Monuments de FantiquiU moscovite. Le professeur Granofsky, si sympathique à ses auditeurs, composa divers ouvrages d*histoire générale, entre autres VAbbé Suger. Koutorga écrivit Y Histoire de la République t Athènes, d'une saine et solide érudition.

Mais les écrivains, en général, s'attachent de préférence à l'histoire nationale, encouragés par l'ardeur que le public met à cette lecture. L'ordre s'introduit peu à peu dans ces annales du passé, d'abord si confuses à cause de leur abondance.

Pogodine est un de ceux qui ont rendu le plus de services à l'histoire comme à la littérature. Professeur à l'Université de Moscou, ardent slavophile, il a continué l'œuvre et la méthode de Karamzine, en jetant la lumière d'une érudition profonde sur les diverses époques de l'histoire nationale. On a surtout remarqué ses Esquisses criticohistoriques, et son Histoire de la Russie jusqu'à Pinvasion mongole. Quelques critiques avaient contesté l'authenticité de la chronique de Nestor; Pogodine la défendit avec autant d'ardeur que de talent, et ce n'est pas sa faute si la controverse laisse encore une certaine obscurité sur la question.

Oustrialoff s'est occupé d'éclaircir certains points de l'histoire de Russie, dans V Histoire des faux Dmitri et les Mécits du prince Kourbskg; mais son œuvre capitale est V Histoire de Pierre le Grand, composée sur des matériaux entièrement neufs. C'est un digne successeur de Karamzine, qu'il rappelle par sa manière et son style. S'il manque de coup d'œil synthétique, il abonde en détails

curieuXy puisés aux meilleures sources : il fait un tableau exact et consciencieux de ce grand règne» et Pierre le Grand y apparaît avec Tauréole de son puissant génie.

V Histoire de Russie depuis les temps les plus reculés, par Solovieffy est sans contredit le meilleur ouvrage historique de répoque. La marche ascendante de la nation, à travers la période confuse des princes apanages, jusqu'au moment où la principauté de Moscou devint le lien et le centre de Tunité nationale, y est tracée avec ime rare sagacité et une grande sûreté de coup d'œil. Cette histoire est vivante ; les traits de mœurs, la couleur locale empruntée aux documents originaux la rendent aussi instructive qu'attrayante.

Kostomaroffafait un travail consciencieux sur la Petite* Russie, dans ses Études sur t histoire des Cosaques de la Russie méridionale. Il faut y joindre son Esquisse du com» merce de VÈtat de Moscou au seizième et au dix-septiime siècles : c'est une œuvre de science, relevée par le mouvement et le coloris de la vie nationale prise sur le fait.

KoudriavtzefT, professeur à l'Université de Moscou, a fait, sous le titre de Destinées de l'Italie, un excellent travail qui s'étend depuis la chute de l'Empire d'Occident jusqu'à sa restauration par Charlemagne. En faisant cette étude du passé, l'auteur voulait en faire l'application aux destinées présentes de sa patrie, en provoquant, par des vues générales et philosophiques, l'attention du lecteur sur les progrès accomplis en Russie depuis quelque temps. Ces points de comparaison, qui ne peuvent être pris que sur les sommets de l'histoire, appliquée aux résultats généraux de la civilisation, offrent un grand attrait pour les esprits sérieux, qui aiment à tirer un grand enseignement des faits historiques.

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L'histoire de la littérature, complément nécessaire de rhistoire proprement dite, a été Fobjet de recherches assidues et de travaux intéressants. Nous avons indiqué déjà les Récits populaires et le recueil des Chantons russes par Sakharoff, monuments précieux du passé. D'habiles critiques se formèrent 9 et contribuèrent puissamment à éclairer le goût public. Il faut citer surtout Pletnéefif, Pavloffy NikitenkOy dont les nombreux articles dans les revues dirigèrent le mouvement des esprits ; les écrivains russes furent appréciés à leur valeur et discutés d'après les principes généraux de l'esthétique ; leur jugement en général est ferme et mesuré. Schévireff se ât aussi remarquer par une connaissance profonde des antiquités russes; mais sa passion de slavophile donne parfois trop de partialité à ses jugements. Bouslaieff, à la fois critique et grammairien, rendit de grands services par ses recherches aussi profondes que variées; il composa le premier une Chrestomathie historique du slavon et du russe, qui montre bien le développement progressif de la langue ; sa Grammaire historique de la langue russe est comme le complément de ce premier ouvrage.

Senkowski (1800-1858), comme écrivain, appartient plus à la Russie qu'à la Pologne, qui était sa patrie d'origine,, car c'est en russe qu'il a écrit les nombreux ouvrages qui ont fait sa réputation. C'était à la fois un érudit, un philologue, un critique de fine race, un romancier plein d'imagination sous le pseudonyme de Brambeus. Il a dirigé pendant longtemps, à Saint-Pétersbourg, une revue importante, la Bibliothèque de Lecture, qu'il a enrichie d'importants travaux. On peut citer parmi ses romans la Vie d'une femme en plusieurs heures, V Amour et la mort. Il a laissé aussi

des travaux historiques sur la Turquie, et des recherches littéraires sur TOrient.

Dans ces derniers temps, la critique dévia de la manière adoptée par les écrivains précédents, qui s*aitachaient davantage aux idées générales, et formulaient des jugements d'ensemble : c'était la méthode allemande, et un peu aussi Técole de Villemain. Mais depuis, on se porta de préférence vers les détails biographiques, on s'attacha an récit des faits, en laissant au lecteur le soin de tirer les conséquences. Cette méthode descriptive, qui a des rapports avec celle de Sainte-Beuve, prévaut encore aujourd'hui.

La littérature russe ne nous offre, dans la philosophie, aucun écrivain digne d'être mentionné : il y a bien quelques traités de logique, quelques études assez bien faites, mais rien qui sorte de la ligne commune, des idées connues et exposées dans d'autres pays. Les ouvrages philosophiques de la France et de l'Allemagne sont assez répandus; ils sont lus par la jeunesse studieuse avec plus ou moins de fruit; mais rien d'original, de saillant n'a paru dans le pays même. Pour expliquer cette nullité de travail philosophique, il faut se rappeler que la nation est à peine éclose aux idées modernes; que depuis un siècle, elle a fait un immense travail d'assimilation pour se mettre au niveau des autres nations européennes; que tous ces éléments, encore un peu confus, n'ont pas produit tout leur résultat; que le travail de la nation sur elle-même n'est pas encore définitif, et que la philosophie, œuvre de maturité chez les nations, n'a pas sa raison d'être chez le peuple russe. Il en est encore à sa période d'action, d'expansion extérieure; le moment viendra sans doute où, plus calme et plus rassis, il concentrera les forces intérieures de sa pensée sur les résultats généraux et les

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abstractions qui donnent naissance à la période philosophique.

En attendant» la Russie marche résolument dans la voie du progrès. L*empereur Alexandre II, universellement aimé, honoré et respecté, a donné une vie nouvelle à son peuple par le décret de l'émancipation des serfs : déjà il recueille les fruits de ce grand acte, si libéral et si nécessaire; si la dignité humaine y a gagné, la grandeur nationale y trouve aussi le principe d*un brillant essor. Le commerce et Tindustrie prennent chaque jour un plus grand développement. Ce qui manquait surtout à cette vaste contrée, où la population est disséminée sur de larges espaces, c'étaient les voies de communication ; le gouvernement y a pourvu en développant avec une prodigieuse activité le réseau des chemins de fer. Déjà les principales villes, d'un bout à l'autre de l'empire, sont reliées entre elles par des voies ferrées, qui partout renouvellent les conditions de l'existence. Los productions, les denrées, autrefois immobilisées faute de moyens de transport, circulent maintenant et s'écoulent, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. La richesse publique et particulière s|accroît par un trafic assuré : les déserts prennent de la valeur. La vie matérielle sert d'aliment à la vie intellectuelle : le progrès de l'une entraine celui de l'autre. Ainsi se préparent et s'affirment les destinées d'un grand peuple, où le principe d'autorité n'a pas encore, heureusement, été entamé par des doctrines subveifsives qui minent sourdement, ou ébranlent violemment sur leurs bases séculaires les vieilles nations de l'Europe.

DES

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