CHAPITRE III
La Pologne au dii^septième et au dix-huitième siècle. — Décadence politique et littéraire. — Règne de Jean Sobiedd. — Pasek : ses MénuÀns.
— KoidedLi. — Konarsld. — Stanislas Lecânski. — Cot^fédératUm de Bar : son influence patriotique et littéraire. — Le P. Marc : sa poésie prophétique. — L'éducation en Pologne. — Règne de Stanislas-Auguste Poniatowski. — Les partages de la Pologne. — Konarski. — Naruszewiez. » Ciacki. — Piramowia. — JablonowskL
— Krazicki. — Trembecki. — Dispersion des jésuites. — LToÎTersilé polonaise. — Kniaznin. — Zablocki. — Karpinski. — Elisabeth Druzbacka. — Françoise Radâwill. — Rxewuski. — Les trois Potocki.
Le traité de Westphalie porta un coup fatal à ce pays ; on chercha à y balancer les intérêts des peuples de TEurope, à fixer des limites , à désintéresser les consciences; au fond on ne termina rien, et les guerres d'intérêt» de race recommencèrent bientôt. La Pologne, qui n'y prit aucune part» resta seule» sans alliés» sans avantages; on l'oublie en attendant que l'on consomme sa ruine. La Russie grandit» la Prusse se développe et empiète sur ses voisins; l'Autriche se fait complice d'une politique qui ne connaît d'autre droit que sa force. Frédéric le Grand tourne en ridicule les malheurs de la Pologne » et Voltaire envoie ses félicitations au roi de Prusse ainsi qu'à Catherine n» pour avoir démembré ce royaume.
La décadence de la Pologne » en politique comme en littérature» est sensible dans la seconde moitié du dixseptième siècle. En 1657» elle perd la Prusse ducale reconnue indépendante. La guerre contre la Suède » terminée
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en 1660 par le traité d'Oliva, oblige Jean Casimir à renoncer à la Suède, à la Livonie et à TEsthonie. En 1667, par le traité d'Androssowo, elle abandonne à la Russie les palatinats de Smolensk^ de Tchemigow, Riev^ et l'Ukraine.
La Pologne eut pourtant à sa tète, à cette époque, un grand homme, un héros, qui eût pu la sauver, si l'anarchie intérieure, l'opposition des diètes n'eussent été un obstacle : c'était Jean Sobieski , le sauveur de la chrétienté contre les Turcs. II avait servi avec gloire et courage sous le règne de Jean Casimir. Devenu grand maréchal , puis grand hetman , il commença contre les Turcs cette série de campagnes merveiUeuses , qu'il compléta en délivrant Vienne assiégée par Kara -Mustapha (1683). Sous le court règne de Michel-Coribut Wisniowiecki, il se vit méconnu malgré ses victoires et accusé de trahison , ce qui ne l'empêcha pas d'être élu roi à sa place. Il fit de grands efforts pour calmer les divisions intestines, sans cesse renaissantes, et qui se glissaient jusque dans sa. famille. La violence était telle que le sang coula jusque dans la Diète , devenue un camp armé , une arène plutôt qu'une assemblée délibérante.
A la mort de Sobiesld, la couronne fut disputée par deux compétiteurs, Auguste II et Stanislas Leczinski, ce qui amena Fintervention de la Russie et de la Suède. Charles XII occupa la Pologne, mit Stanislas sur le trône, et alla briser sa fortune à Pultawa contre le génie de Pierre le Grand , qui rendit le trône à Auguste. Tant de convulsions préparaient la ruine définitive du royaume.
Que devenait la littérature au milieu de ce chaos? Elle s'oubliait elle-même, et ne vivait plus que d'une vie étrangère au peuple. La France avait ce privilège d'étendre sur toute l'Europe l'influence et l'imitation de son génie. La
Pologne n'échappa pas à cette mode qui était celle du bon ton et du bon goût. La noblesse et la cour ne lisaient plus que les ouvrages français. Le Cid de Corneille fut traduit et joué sur le théâtre de Varsovie. Les Français avaient envahi la cour et la ville ; ils y étaient comme chez eux ; ils avaient le pas sur les Polonais.
C'est ce qu'affirme le chevalier Pasek, auteur de Mémoires curieux y que l'on peut consulter comme monument historique et comme œuvre d'art. Ce gentilhomme a le style prime-sautier, le récit vif et amusant de Hrantôme» la désinvolture militaire de Montluc ; il se raconte à lui-même ses aventures et ses expéditions, sans se préoccuper s'il aura un lecteur : c'est merveille de voir ces prouesses, ces duels, ces assauts, ces grands combats de cavalerie où excellait le noble polonais, ces luttes héroïques contre les Russes, les Prussiens, les Suédois, les Transylvaniens: on se croirait en plein roman. La prose française n'a rien de plus vif, de plus léger, de plus classique en même temps, que ces récils d'un écrivain slave, qui porte au plus haut degré le cachet national. C'est là quMl faut voir la description d'une diète d'élection royale, celle de Wisniov^iecki , dont il fut témoin oculaire : toute la Pologne y arrive en armes; les candidatures se croisent, se disputent; la confusion esta son comble; on crie, on proteste; on crie Vive le rai! et l'on ne sait pas quel roi! Un gentilhomme répond à un vote par un coup de pistolet : cela s'appelle la liberté polonaise; et Michel, qui ne s'y attendait pas, est proclamé roi , et l'on se dit que l'élection a été inspirée par Dieu. Les Polonais avaient fondé le pouvoir sur Yenihoutiaime ; quant à la raison, elle devenait ce qu'elle pouvait.
Les Mémoires de Kordecki nous présentent un autre tableau; celui-là est grave, religieux, héroïque; il peint
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la résistance qu'opposa à une armée suédoise une petite place située sur une montagne appelée lanut-Gora; ce fort , qui renfermait un couvent , était défendu par quatre cents hommes, dont soixante-huit moines, qui furent Tàme de la résistance ; il repoussa tous les assauts d'une armée de huit mille hommes , et obligea rennemi à lever le siège. Or, ce fut Rordecki, le prieur du couvent, qui organisa et soutint jusqu'au bout , avec un héroïsme invindUe, cette lutte d'une poignée d*hommes contre une armée entière, et son récit est aussi simple que son âme était grande : c'est comme un épisode d'épopée.
Il y eut en Pologne au dix-huitième siècle une tentative de résurrection littéraire, faite par un noble polonais, membre de la Congrégation piariste; c'était Stanislas Ronarski (1700-1775). Les piaristes étaient institués pour donner l'instruction gratuite aux enfants pauvres. Us agissaient sur la vie publique et la vie de famille. Konarski , après avoir voyagé en France et en Italie, servit le parti de Stanislas Leczinski , revint en Pologne pour se vouer entièrement à l'éducation de la jeunesse. Il fonda le célèbre Collège des nobles, et composa des ouvrages remarquables , la Vraie Méthode de féloquenee^ la Manière d'organiser les conseils de la République et le Veto. Dans ce dernier ouvrage il cherchait à remédier aux abus de cette institution, en modifiant l'article de la Constitution dont chacun reconnaissait le danger. D parvint à émouvoir l'opinion dans le sens de ses idées; mais le vice n'était plus seulement dans la forme, il était dans les moeurs du pays, qu'il eût fallu réformer pour opérer son salut. Konarski arrivait trop tard : le mal était trop grave et ne pouvait se guérir.
Le roi Stanislas Leczinski ( 1682-1765) , deux fois appelé au trône de Pologne et deux fois renversé, Stanislas, dont
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la fille Marie épousa Louis XY » employa ses loisirs , dans son duché de Lorraine, à cultiver les arts et les lettres. Il 7 fonda une Académie qui lui décerna le nom de Bkttfai^ $ani, que lui a confirmé Thistoire. Ses oBuvres de philosophie» de politique et de morale, écrites en polonais et en français, le classent parmi les écrivains de sa nation.
c Jusqu'au seizième siècle , tous les pays slaves avaient leurs poêles, et des poètes nationaux. Ces poètes, chez les Slaves du Danube , portaient un caractère pour ainsi dire officiel ; ils ressemblaient aux rhapsodes de l'époque des homérides. Chez les Cosaques, les poètes suivaient leurs chefs , chantaient leurs exploits : c'étaient de vrais bardes. Chez d'autres Slaves, s'il y avait peu de poètes officiellement reconnus comme tels par la population, presque chaque individu , dans un moment d'inspiration lyrique , composait sa chanson, quelquefois une strophe ou un vers : la population en conservait le souvenir ; peu à peu il s'en est formé un vaste recueil, qui n'a pas cette suite épique que nous trouvons chez les Serbes , ni la régularité des poèmes cosaques, mais qui n'en est pas moins intéressant à cause de la spontanéité de la composition , ainsi que par la naïveté et la sérénité de l'expression*. >
Le goût de la littérature devient très-vif en Pologne vers la fin du quatorzième siècle : des centres littéraires se forment partout ; l'imprimerie vient prêter son concours à ce mouvement intellectuel.
Mais la véritable inspiration nationale se trouve ailleurs; il faut la chercher dans le peuple , dans les chants spontanés, qui sont l'expression de la pensée générale, et qui sont restés dans la mémoire populaire. Ainsi, quand la
> BficuEwiTcz, les slaves. Histoire et littérature, t. Il, p. 46.
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Cùn/édération de Bar, formée en 1708, réunit les patriotes polonais contre Toppressioji de Catherine II, et les souleva contre les Russes , la poésie se pénétra de cet élan national : un simple paysan , connu sous le nom de Wemyhora, composa un chant, une prophétie qui fut bientôt dans toutes les bouches, et qui est restée comme une page sibylline; le peuple la consultait dans tous les dangers et les crises qui yenaient fondre sur lui.
La Confédération de Bar eut pour inspirateur, pour héros, un simple moine, un carnie, le père Marc, qui fut pris par la Russie au milieu de la lutte , et condanmé à mort; mais sa réputation de sainteté , la grandeur de son caractère , imposèrent aux soldats russes, qui se refusèrent à Texécution et favorisèrent sa fuite. Le père Marc était aussi un poète , un vates dans le sens antique de Tinspiration; la pièce de vers qu'on a conservée de lui est moins un chant qu'une prophétie, d'un style grave et simple, pleine de mystère et d'énigmes; les destinées de la Pologne y sont annoncées avec une sorte de prescience surnaturelle ; il faut noter que ce qui suit était composé plusieurs années avant le premier partage du pays.
< Ton sceptre , ô Pologne , ne poussera pas de fleurs tant que tu ne t'en serviras pas comme d'une lance; mais du moment que tu agiras avec , tu feras trembler l'hérésie, le schisme et le paganisme...
> Alors le pèlerin accomplira son grand vœu auprès d'un tombeau ; alors le grand chasseur laissera échapper pour toujours sa proie ; alors l'esclave deviendra libre sans payer sa rançon; le coq (la France) changera de peau comme un serpent ; les siècles recommenceront leur course vers l'éternité. Mais, 6 Pologne, tu dois d'abord tomber en poussière; comme l'oiseau du soleil, tu renaîtras de