‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 185 sur 191 · II · texte numérisé non relu

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tes cendres, et ton esprit deviendra la lumière , Tomement de l'Europe! » ^

Cette idée d'une Pologne vaincue, dispersée, subissant le martyre, pour renaître et se transfigurer, ce symbolisme chrétien de la nation, qui est en germe dans ce fragment du père Marc, se développera dans la suite, et servira de base à toute la nouvelle littérature polonaise. Nous la retrouverons mainte fois dans la suite de cette étude. La même pensée est reproduite dans un chant guerrier qui date aussi de la Confédération de Bar :

« La gloire est mon œuvre ; je marche toujours, et même si je tombe mort, je continue la marche, parce que, à travers la mort, je cherche le repos pour mon âme. Le sang même que nous perdrons restaurera les forces de la patrie : ce sang s'unira à celui de notre Sauveur. »

Ce qui frappe dans ces poésies populaires, c'est le sentiment religieux, profond et dévoué, uni au sentiment patriotique. Le peuple martyr se peint tout entier dans ces paroles.

liais la littérature savante, celle des classes élevées, était tout à fait en dehors de ce courant d'idées : la séparation entre le peuple et la noblesse ne fut nulle part plus profonde qu'en Pologne et en Russie. Le peuple vivait de sa vie propre , nationale ; il consolait sa misère et son ignorance par la vie de famille, par le sentiment religieux, par quelques légendes, quelques chants répétés de siècle en siècle. La noblesse, méprisant cet ordre d'idées, trop peu brillant pour elle, allait chercher au dehors des langues, des livres, des systèmes plus en harmonie avec ses goûts et ses besoins : elle restait slave le moins possible, pour devenir européenne, selon une expression consacrée chez elle. L'éducation de la noblesse polonaise était ou allemande ou

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française. Un précepteur allemand ou français était placé auprès des enfants dès leur bas Age; ils apprenaient à parler, à penser, à vivre dans un élément étranger; ils étaient le moins possible de leur pays; il se formait ainsi entre eux et le peuple une séparation profonde, funeste dans ses effets et ses résultats : tous les pays slaves ont souffert profondément de cette scission des classes, de cette invasion exotique; aussi font-ils aujourd'hui tous leurs efforts pour remonter le courant et retrouver les sources de leur existence nationale.

Qu'était-ce que ce célèbre et malheureux prince Stanislas- Auguste Poniatov^ski, devenu roi de Pologne par la faveur et la volonté de Catherine II de Russie ? C'était un brillant courtisan, un élève des salons de Paris et de Versailles, un ami des philosophes français, un habitué du cercle de madame Geoffrin où brillait le frivole Fontenelle. Ambassadeur de Pologne à Saint-Pétersbourg, il plut à la tsarine, devint son idole, sa créature, l'exécuteur de sa politique dans un pays dont elle méditait le morcellement. L'anarchie au dedans, les intrigues politiques au dehors, la faiblesse, l'inconsistance du roi favorisèrent les visées ambitieuses de la Russie, et aboutirent à ce double partage, le premier en 1772, le second en 1793, qui livra la Pologne comme une proie à ses trois voisins, aussi ambitieux qu'impitoyables. La Russie, la Prusse et l'Autriche prirent chacune un lambeau de ce malheureux pays, que ne purent sauver ni les patriotes de la Confédération de Bar, ni l'héroïsme brillant de Kosciusko. Stanislas, réduit à abdiquer, vécut tristement d'une pension que lui faisaient les puissances spoliatrices.

Et cependant, ce malheureux prince, plus coupable par faiblesse que par mauvaise intention, avait été un moment

populaire en Pologne. Un attentat contre sa vie avait ravivé pour lui raflection de la nation , et réuni tous les partis autour de son trône. U en profita pour essayer de reconstituer la Pologne, la relever, la policer et l'instruire. U fit dans ce sens d'heureux efforts; il groupa autour de lui des savants, des littérateurs, des artistes; on fit de grands et utiles travaux, des canaux, des manufactures; on construisit des châteaux, des palais; un évèque fit don à l'État d'une magnifique bibliothèque, rassemblée à ses frais, et comptant deux cent mille ouvrages ; les écrivains furent encouragés, et reçurent des pensions; la prospérité matérielle se développa largement, et l'instruction fit de grands progrès : l'activité littéraire de cette période fut aussi brillante que féconde , et nous allons en citer les principaux représentants.

Une des places les plus honorables rexîent à Stanislas Ronarski (1700-1775), savant jurisconsulte, publiciste et poète, que l'on regarde comme le restaurateur des lettres en Pologne. U consacra ses efforts à l'établissement des écoles, fit revivre les anciens écrivains, composa des traités d'éloquence, et des poésies qui ne sont pas sans mérite.

Adam -Stanislas Naruszewicz (1733-1795), évèque de Luck, fort aimé du roi Poniatowski, entra pleinement dans les vues de ce prince pour la restauration des lettres, et commença, sous son inspiration, une HUtoirt de la naHon polonaise, dont il composa dix-sept volumes : elle s'arrête à l'année 1386. Le style en est pur, élégant, la narration ferme et mesurée. Ses qualités d'écrivain sont- encore plus remarquables dans son Histoire du palatin de Vilna Jean-CharUs ChodHeuÂcz, Son Histoire ancienne et moderne de la Grimée est aussi un bon ouvrage i qui dénote de patientes recherches; enfin il a laissé une excellente tra-

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duction de Tacite. Naruszewicz s*est fait aussi une renommée comme poêle : ses Poésies lyriques y ses Fables, ses Églogues, ses ÉpUres, ne prouvent pas sans doule une imagination puissante, une invention originale, mais elles se font estimer par la grâce et Télégance de la diction; on peut en dire autant de ses traductions des odes d'Horace et d*Anacréon. Quant à ses tragédies, on y sent lefTort et la recherche, en même temps que la négligence.

Thaddée Czacki (176^-1813) avait entrepris la continuation de Y Histoire de la nation polonaise de Naruszewicz, lorsque la mort Tenleva à ce travail; mais il a d'autres titres à notre attention. Privé de ses biens sous Catherine II, réintégré sous Paul I*', il devint sous Alexandre inspecteur des écoles, et créa à Rrzemieniec, en 1803, un Gymnase d'instruction supérieure auquel il attacha les professeurs les plus distingués; il dota la même ville d'un observatoire, d'un jardin botanique et de diverses fondations utiles. Tout dévoué à l'éducation, il créa en Pologne plus de deux cents écoles primaires, et des établissements pour les arts, les sciences, l'agriculture, le commerce : c'est ce qui Ta fait surnommer le Franklin polonais. Ses ouvrages sur l'éducation ont été très-utiles à son pays, et il a laissé un livre remarquable, Y Essai historique et philosophique sur les lois de la Lilhuanie et de la Pologne, qui est une véritable encyclopédie pour la science historique du pays.

Piramowicz (1731-1801) est un critique fort estimé en Pologne pour son Dictionnaire de l'antiquité et son Traité de Féloquence.

La famille Jablonowski mérite une place honorable dans l'histoire littéraire de la Pologne, à c6té de son illustration politique; la mère du roi Stanislas était de cette famille. Jean Stanislas Jablonowski, palatin de la Russie Rouge^

fut un amateur éclairé des lettres, qu'il cultivait arec succès : il traduisit le Télémaque en vers polonais. Joseph- Alexandre Jablonowski a laissé divers ouvrages en prose et en vers; il était membre de TAcadémie des inscriptions de Paris , et fonda à Leipzig une société d'histoire , dite Jabbmavienne , qui existe encore de nos jours; il mit sa gloire à protéger les lettres.

Le comte Krazicki (i73i-180i),prince-évÊque de Warmie, puis archevêque de Gnesne , est supérieur à Naruszewicz par la verve et l'esprit, aussi bien que par la vivacité et l'originalité du style. Homme d'esprit avant tout , on l'a souvent comparé à Voltaire» avec lequel il vécut à Potsdam auprès du grand Frédéric, car il s'était retiré en Prusse après le premier partage de la Pologne. Cette intimité avec le prince et le poète incrédules doit nous faire soupçonner que Krasicki n'avait guère les vertus de son état; en effet, c'était plutôt un bel esprit de salon, un homme du monde qu'un homme d'église, et ses plaisanteries satiriques sur les moines et les prêtres, dans sa Guerre des Moines et son Anii monomachie, œuvres inspirées par Frédéric, prouvent qu'il ne prenait pas au sérieux les vertus sacerdotales. Son élément était le rire, le comique; il y excellait, et sa verve facile était intarissable; il l'a encore épanchée dans un poème héroï-comique en dix chants, la Mkhéide» où il raconte les aventures bizarres du roi Popiel mangé par les rats. Un jour pourtant, le gai prélat entonna la trompette épique, et chanta la Gtierre de Chocxim, donnant ainsi à la Pologne sa première tentative d'épopée; l'inspiration n'en est pas bien haute; ni l'homme ni le siècle n'avaient le génie qui a produit Homère; la Henriade en est une autre preuve; la Guerre des Moines était mieux le fait du léger et facile écrivain, et ses Satires, d'une verve piquantCi d'un

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esprit preste et dégagé, prouvent que là était son Térilable élément. Ses fables ont été traduites en français.

Michel Trembecki (-1812) est peut-être récrivain le plus parfait de la Pologne» mais il n'a rien de national dans la pensée» rien de polonais dans l'inspiration : c'est le type du littérateur cosmopolite » habile à s'approprier par l'étude les idées et la forme des autres pays. Il connaissait à fond la littérature latine» parlait et écrivait facilement le français, et prenait partout» sans distinction» les sujets de ses œuvres. Il avait beaucoup voyagé» connu la cour de Versailles et fréquenté la noblesse française; il admirait Voltaire» chantait l'impératrice Catherine» et s'attacha à la personne du roi Stanislas-Auguste» en qui il voyait une grandeur idéale. C'était un courtisan de profession autant qu'un poète de métier» mais un esprit large» d'une facilité, étonnante» un écrivain plein de mouvement, de coloris» d'imagination. Il a fait des Odes, des ÉpUres, des Fables, des traductions» dont le style ferme» élégant» achevé» rappelle les beautés antiques; c'est un classique pour la perfection de la forme» un écrivain excellent, à qui il ne manque que d*ètre de son pays , et de représenter l'esprit slave et polonais. Trembecki est YHwaee du règne de Stanislas- Auguste.

Trembecki était ami des jésuites» et composa une élégie touchante sur la chute de cet ordre » qui fut supprimé en Pologne à la suite du démembrement de 1772. On employa les dépouilles des jésuites à fonder des écoles pour remplir les vides qu'ils laissaient dans l'éducation publique ; l'enseignement fut confié à une UnwersiU dirigeante» dont l'esprit philosophique avait une tendance irréligieuse : les livres» les systèmes d'enseignement venaient de l'étranger; tout y était confus» sans but arrêté» sans méthode» sans

esprit national ; on ne parlait que de progrès» de réformes; on consultait Montesquieu, Rousseau, Mably, Condillac; on croyait tout reconstruire, pendant que le pays, sapé par la base, tendait à la dissolution : un édifice qui demande réparation accuse lui-même sa ruine.

Une remarque digne d'intérêt, c*est que cette pléiade d^écrivains, pleins d'activité, de bonne humeur et de talent, qui entoure le trône de Stanislas-Auguste, a comme ce prince une fin lamentable et poignante : ils semblent ne pouvoir survivre à la chute de ce trône , et ils forment à la patrie mourante comme un funèbre cortège. Naruszewicz, le plus célèbre, le plus énergique, perdit, avec le roi, toute sa force vitale et intellectuelle; il se retira dans son évèché, et passait des journées entières dans une immobilité complète, se désintéressant de la littérature et de la politique; il mourut solitaire et oublié.

Kniaznin (1800), poêle fécond, écrivain gracieux, auteur des Odes, des Erotiques, des Thrènes if Orphie en vingtdeux chants, d*/dyllet, de Fables, de Contes, de Pastorales, de divers poèmes, de deux opéras, Kniaznin qui avait vécu à la cour somptueuse du prince Czartoriski, sentit son intelligence foudroyée à la nouvelle de la défaite de Hacieiovi^ice ; il vécut trente ans dans un état d'imbécillité complète. Trembecki, le plus fier, le plus distingué de ce groupe d'écrivains, bel esprit, duelliste, courtisan, joyeux compagnon, finit sa vie dans une espèce d'idiotisme ; il ne reconnaissait même plus ses propres vers quand on les lui récitait. Zablocki, dont les comédies avaient égayé la société, brisa sa plume d'écrivain dramatique et entra dans les ordres, tandis qu'un autre poète, Niemcev?icz, allait expier dans les souterrains de Saint-Pétersbourg l'honneur d'avoir combattu à Macieiovi^ice à côté de Kosciuszko.

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Le coup falal porté à la Pologne parait avoir frappé au cœur tous ces écrivains dont Tinspiration est pourtant loin d*ëtre toujours patriotique ; ils avaient vécu joyeusement sur le volcan dont la flamme devait les engloutir; ils expièrent douloureusement les erreurs de leur esprit, la légèreté insouciante de leur Ame ; les blessures de la patrie les atteignirent au cœur : on n'a plus le courage de leur infliger un blAme.

Si nous cherchons à la cour de Poniatowski un poète purement slave, nous le trouvons dans François Karpinski (1823), qui ne relève que de lui-même, de son propre instinct de poëte, et ne suivit aucun modèle, ni à l'étranger, ni dans son pays. Son genre est Tidylle nationale, prise dans la vie propre' des paysans polonais, et la chanson élégiaque, composée avec un art exquis, mais toute remplie des sentiments populaires. De plus, ces chants ont un caractère religieux, simple et naïf, qui contraste avec le ton mondain et trop libre des poètes de cour admirés dans la belle société deTépoque; de son vivant, plusieurs étaient adoptés comme cantiques dans les églises de Pologne. Sa poésie n'a pas l'expression animée de la lutte et de l'action ; elle est plutôt résignée et passive, et ne se mêle en rien aux passions politiques du jour. Cette âme tendre et chrétienne ne cherchait sur sa lyre que les émotions qui calment et consolent. Pourtant la chute de la Pologne le frappa comme les autres poètes; il ne voulut plus chanter, et, dans une dernière élégie, adressée à la statue de Sigismond III, il brisa sa lyre contre la statue de ce roi. Sa Complainte de la reine Ludgarda est considérée comme la plus belle et la plus simple de toutes les ballades polonaises. Mais les compatriotes de Karpinski ne lui pardonnent pas de n*avoir pas chanté la Pologne,

d'être resté en dehors de la yie publique et politique, et de leur avoir conseillé de courber la tète sous le joug de la Russie, en implorant la pitié du vainqueur ^

Les auteurs que nous venons de parcourir sont les chefs du mouvement littéraire sous le règne de Stanislas- Auguste, mais ils ne sont pas les seuls, car cette époque est très-féconde en écrivains. Voici ceux qui, après eux, méritent une mention secondaire.

Deux femmes se firent une réputation honorable dans la poésie, Elisabeth Druzbacka et Françoise Radziwill : cette dernière est auteur de tragédies et de comédies estimées.

Venceslas Rzév?uski (1705-1779), fut à la fois grand général et littérateur. Prévoyant les suites fatales de l'élection de Poniatoveski,' il s'y opposa de toutes ses forces. Son éloquence et la liberté de sa parole dans la Diète de Varsovie lui attirèrent six années de prison de la part de la Russie. Quand il fut revenu en Pologne, il ne s'occupa plus que de travaux artistiques et littéraires. Il composa deux tragédies nationales, VladUlat à Varna et Zoikewiski; il traduisit les Odes d'Horace, les Psaumes, écrivit en vers Y Oraison fiuMre du roi Auguste II, et divers ouvrages en prose, une Rhétorique, une Poétique.

Quant aux traducteurs, aux imitateurs des littératures étrangères, ils sont nombreux, et plusieurs ont un talent réel; mais nous pouvons, sans leur faire injure, les passer sous silence.

Il serait pourtant injuste d'oublier ici la noble famille des Potocki, dont plusieurs membres se sont illustrés par leur patriotisme aussi bien que par leurs travaux littéraires.

* MicEiEwicz, les Slaves, t. III, p. 166.

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Le comte Ignace Potocki (1751-1809), membre de la commission d'instruction publique en Pologne, introduisit des réformes dans l'enseignement et traduisit en polonais la l/)gique de Condillac. Persécuté par les Russes après le partage, il prit une part active à l'insurrection de 1794, fut pris à Varsovie et alla expier son courage patriotique dans les casemates de Schlusselbourg.

Le comte Stanislas Potocki (1757-1821) subit aussi la captivité lors de l'insurrection de Kosciuszko. Il devint chef du conseil d'État quand fut créé le grand-duché de Varsovie, puis ministre des cultes et de l'instruction sous Alexandre ?'• Il employa sa fortune à encourager les lettres, les arts et les sciences. Il a composé un TraUé de réloquence et du ityle^ un roman satirique intitulé : Voyage à Ckmnogorod, et une traduction du grand ouvrage de Winckelmann.

Jean Potocki (1761-1816) s'est distingué par ses voyages et ses travaux historiques. Après avoir étudié les langues orientales, il visita tous les pays slaves, depuis la Poméranie jusqu'aux confins de la Chine. Ses ouvrages sont : Essai sur F histoire universelle et recherches sur la SarmaHe; . Voyage en Turquie et en Egypte; Histoire primitive des peuples dé la Russie»

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