CHAPITRE IV
La Pologne moderne. — Éloqaence parlementaire à la Diète. — Les frères Potocki. — Les princes Ciartoriski. — Imitation française; influence de Delille. — Félinski. — Woronicz. — Le comte Frédro.
— Kanenioiwski. — SloYacki. — Démembrement de la Pologne; émigration ; les légions polonaises. — La Pologne sous Alexandre I" et Nicolas. — Littérature de Pexil. — Niemcewicz. — Mémoires de Kopec. — Kozmian. — Wenzik. — Godebski. — Reklewski. — Gorecki. — Brodzinski. — Malczewski. — Goszczynski. — Zaleski.
— Garczynski. — Mickiewici , poète et critique. — Pol. — Krasioski ou le poète anonyme. — Kraszewski. — Karzeniowsld. — Ostrowski. — Kaczkowski. — Rzewuski. — Mochnacki. — Grobowski.
— Tegoborski.
Pendant la Dièle constituante qui dura de 1788 à 1792, réloquence parlementaire atteignit en Pologne son plus haut point de perfection, et les deux frères Potocki, Ignace et Stanislas, s*y distinguèrent entre tous ; ils résument en quelque sorte le mouTcment iiitellectuel de leur temps. Stanislas surtout électrisait la Diète par la dignité toute romaine de son attitude, et la stoîque énergie de ses discours.
A côté d*eux se signalèrent, dans Téloquence, le prince Gzartoriski, Sapieha, Niemcewicz, Linowski, Matuscewicz , tous ardents patriotes , mais qui ne purent sauver leur pays devant la convoitise des puissances intéressées au partage.
Le prince Adam-Casimir Gzartoriski fut celui que Napoléon I* nomma ensuite maréchal de la Diète polonaise, et
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qui organisa la Confédération de 1812. Alexandre I*' le créa sénateur palatin. Sa femme, Elisabeth de Flémiifg, était en correspondance avec Delille; ce fut elle qui créa les magnifiques jardins qui ornaient là résidence princière de Pulawy, et édifia le Temple de la Sibylle, où fut réunie par ses soins une riche collection des antiquités polonaises.
Le prince Adam Czartoriski , fils du précédent, fut Tami de l'empereur Alexandre, et quand il eut perdu l'espér rance, longtemps entretenue, de voir renaître sa patrie, d'après la promesse du tsar, il se renferma dans ses fonctions de curateur de rUniyersité de Wilna, faisant autour de lui tout le bien que lui permettaient son influence et sa grande fortune. On a publié récemment sa correspondance avec le souverain , qui se montrait plus libéral en paroles qu'en actions; elle sert à éclairer d'un jour tout, particulier la période moderne de l'histoire de Pologne.
Quant à la littérature de ce temps, elle était toujours soumise à l'influence française, et n*avait rien de national. Les poètes, maladroits imitateurs, dépourvus d'inspiration et de génie, ne songeaient qu'à la forme, au son , à la figure de rhétorique, sans s'inquiéter de la pensée ni du sentiment. Delille régnait en maître, en Pologne conmie en France ; c'était le type , le modèle de toute poésie.
AlolseFélinski(1773-1820),amideCzackietdeKosciuszko, fut le dernier et le principal représentant de cetle école pseudo-classique, écho aflaibli du grand siècle et de l'antiquité ; il était considéré comme un génie sans pareil ; en traduisant Delille , il trouva le moyen de renchérir encore sur les grâces fardées de son modèle; il le surpassa en mignardise, en recherche, en efTets de style. Il traduisait aussi le RhadamUU et Zénobie de Crébillon, la Virginie
d*Alfieri , et s^inspira d'un sujet national dans la compositicfti d'une tragédie assez remarquable , Barbara RadxtwUl, qui a passé pour la meilleure du thé&tre polonais; le style en est pur, harmonieux » la vérité des mœurs et du langage est observée avec soin» mais le plan en est défectueux, et la pompe de l'expression nuit au nature).
Woronicz (i757-li329) nous offre la transition entre l'école pseudo-classique et l'école moderne. Archevêque de Varsovie et primat du royaume , il fut à la fois prédicateur éloquent et poète remarquable. Son poëme historique en quatre chants Sibylle lui fut inspiré par les antiquités nationales rassemblées au Temple de la Sibylle par la princesse Gzartoriska. On lui doit encore un autre poème historique, Leeh, en trois chants, et des Poésies bibliques, où le sentiment religieux donne à la pensée autant de force que d'élévation.
Le comte Al. Frédro , dans la comédie, eut un succès franc et décidé ; ses pièces ont été jouées et applaudies sur tous les théâtres de Pologne, et elles ont été recueillies en cinq volumes. Elles manquent d'observation et de profondeur; elles effleurent la société moderne, et ne reproduisent guère que le cdté humoristique et plaisant des mœurs populaires.
Karzeniowski , sur la scène tragique, a attiré l'attention par divers ouvrages d'une bonne facture, entre autres le Moine; mais il y a toujours loin du talent au génie.
Le génie se trouverait plutôt dans les osuvres diverses de Jules Slovacki (1809-1849), qui semble résumer en lui Tesprit et les œuvres de tous les autres poètes polonais de cette période, et même de toutes les époques. Ses drames, ses élégies, ses ballades reflètent bien le côté sérieux de la
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vie nationale; c'est une intelligence vigoureuse et compréhensive , qui tire un idéal nouveau de tous les éléments anciens , étrangers ou nationaux ; de là cette originalité vive qui le place comme un trait d'union entre le passé et Tavenir. Son drame de Maxeppa est la plus belle conception tragique de la Pologne moderne; il reflète admirablement le caractère polonais, ses tendances passées et présentes. Siovacki était une riche organisation poétique, qui eût pu produire encore des œuvres plus belles et plus fortes , si la misère ne l'eût brisée au milieu d'une carrière commencée avec éclat.
Avec cet écrivain, nous arrivons à une transformation littéraire des plus remarquables. L'imitation est abandonnée, l'esprit national retrempe ses forces dans la nature, dans les souvenirs du passé, dans les malheurs présents, dans les espérances de l'avenir. On revient à l'histoire, on réveille les chants nationaux, les traditions historiques ; la langue reprend son expression naturelle et populaire.
On ne peut exposer l'histoire littéraire de la Pologne sans être amené forcément à dire quelques mots des événements politiques qui se sont accomplis dans ce malheureux pays, déchiré par lui-même, mis en lambeaux comme une proie par ses puissants voisins, et presque rayé aujourd'hui de la liste des nations. Il n'y a pas d'exemple, dans l'histoire, d'un peuple plus foulé, plus malheureux , plus dispersé , plus attaché à sa nationalité, et plus rempli du désir, de l'espoir de se relever et de revivre. Écrasée par les conquérants du Nord , la nation polonaise, depuis près d'un siècle, a toujours tourné ses regards vers la France , y cherchant un point d'appui qui lui a toujours fait défaut, et qui lui manque aujourd'hui plus que jamais. La France n'a pu que lui témoigner des
sympathies, entretenir des espérances; mais la marche des événements, les mutations politiques, les révolutions ont toujours paralysé cette bonne volonté; de plus, la cause polonaise s'est toujours trouvée liée à celle de la démagogie révolutionnaire , à ses mouvements désordonnés ; elle a créé des embarras sérieux à tous les gouvernements qui se sont succédé en France , et toutes les tentatives de la Pologne pour reprendre possession d*elle-méme ont échoué en aggravant sa position , de plus en plus compromise.
Les deux premiers partages de la Pologne furent suivis d*un troisième en 1795, à la suite de la lutte où succomba l'héroïque Kosciuszko, et depuis ce moment ce pays n'eut plus qu'une ombre d'existence politique. Alors commença la grande émigration polonaise, qui s'est continuée jusqu'à nos jours , et c'est au dehors qu'ont été faites la plupart des tentatives de la nation pour recouvrer la patrie. Les provinces accaparées par la Russie, l'Autriche et la Prusse subirent le joug en silence, et les efforts de ces puissances tendirent à les dénationaliser. En Prusse et en Autriche, la langue allemande fut imposée aux vaincus; l'administration allemande les enserra de son réseau de fer, et la vie nationale , comme la littérature, y fut presque étoufTée. En Russie, les provinces polonaises conservèrent leur langue, leur législation, et Wilna devint le refuge des lettres, le foyer de l'intelligence nationale.
Cependant les nombreux émigrés polonais se groupèrent dans l'intérêt commun, et formèrent des légions armées qui se mirent au service de la France pendant les guerres de la Révolution. Dombrowski était l'âme de ces légions, et combattit à leur tète en Italie contre l'Autriche, dans les rangs des armées françaises.
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Les brillants succès du général Bonaparte les enflammèrent d'espérances; elles s'attachèrent à sa fortune , et le suivirent sur tous les champs de bataille, en Italie, en Autriche , en Prusse, en Russie, jusqu'à la paix de Tilsitt. Le monde slave avait les yeux fixés sur ce grand conquérant dont les victoires bouleversaient l'Europe , qui disposait des trônes et remuait Thumanité dans ses profondeurs; la Pologne surtout avait droit de compter sur sa reconnaissance ; elle avait versé son sang dans les rangs français , et avait combattu à ses côtés à Eylau et à Friedland : allait-il tenir compte de tant d'eflbrts et de dévouement dans ses négociations avec Alexandre, à ce moment suprême où il décidait des destinées de l'Europe sur le radeau du Niémen ?
L'empereur Alexandre n'était pas personnellement hostile à la Pologne. Élevé dans des idées libérales, d'un esprit fin et délié, d'un naturel doux, humain, généreux, il avait de nobles aspirations , mais il manquait de résolution et de caractère; il passait dirScilement de la parole à l'action, et laissait volontiers la décision à l'influence des circonstances. Jeune encore, il s'était pris d'amitié pour le prince Adam Czartoriski , l'avait admis dans ses conseils, et dans leurs entretiens intimes le soit de la Pologne avait été souvent agité. Le prince Adam avait reçu maintes promesses, qu'il rappelait au besoin, et qui se bornèrent à de longues espérances définitivement déçues. Outre le parti russe , qui surveillait le libéralisme impérial, la politique générale paralysait le bon vouloir d'Alexandre, et au fond il ne voulait pas faire revivre la Pologne comme nation; il insistait même auprès de Napoléon pour obtenir la promesse que la Pologne ne serait jamais rétablie. L'empereur des Français » qui avait besoin de l'alliance de u. 31
iSS LITTÉRATURES SLAVES.
la Russie pour combattre l'Angleterre et mener à fln ses grands projets » n'insista pas beaucoup sur cette question délicate et embarrassante. Il en sortit une sorle de compromis qui donnait ane demi-satisfaction aux intérêts polo» nais ; on créa le grand-duché de Varsovie, qui renfermait deux millions de Polonais , et les deux cinquièmes de l'ancien royaume de Pologne : le roi de Saxe » Frédéric-Auguste, en prit le gouTememeut; Napoléon avait dit: c Dieu seul connaît l'avenir de cette nation. »
Quelques années après, lorsque Napoléon poussait ses armées à travers la Pologne pour envahir la Russie, les Polonais le pressèrent de proclamer leur indépendance; il refusa de rien décider en leur faveur, et à son retour la fortune l'avait abandonné. Les traités de 1815 remirent la Pologne aux mains des puissances copartageantes , et la partie russe porta le nom de royaume de Pologne , annexé à l'Empire , avec une charte , une diète , et une sorte d'autonomie, qui devinrent lettre morte sous la vice-royauté du grand-duc Constantin , frère de l'empereur.
Depuis cette époque, la Pologne a fait deux tentatives malheureuses pour secouer le joug de la Russie. En 1830, le contre-coup de la révolution de juillet retentit à Varsovie par un soulèvement général; la lutte dura dix mois, et la résistance fut noyée dans le sang. L'empereur Nicolas se montra impitoyable; il peupla la Sibérie des plus nobles familles, supprima la constitution, s'attacha à dénationaliser le pays, en proscrivant la langue polonaise et la religion catholique. Mais ce peuple mutilé, opprimé, ne Toolait pas mourir ; on lui enlevait la fleur de sa jeunesse pour l'incorporer dans les armées russes; le désespoir lui fit reprendre les armes, et en 1862 une nouvelle révolte, furieuse, ax^hamée, tint en échec pendant de longs mois
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l'élile de Tannée du tsar : la force triompha, et le silence se fit comme sur une tombe.
La littérature polonaise que nous avons à étudier depuis le démembrement de la Pologne peut s'appeler la littérature de l'exil ; elle vit plus au dehors qu'au dedans du pays, parce qu'au moins, en dehors des frontières, elle peut s'épanouir librement, chanter les malheurs de la patrie, entretenir ses espérances, et porter un peu de consolation au coeur des opprimés.
Le premier qui nous apparaît par ordre de date et de talent est Julien Niemcewicz (1757-1841), dont la longue carrière a été orageuse et bien remplie. Membre de la Diète constituante de 1788, il émigra quand la Constitution fut abolie, et revint se ranger auprès de Kosciuszko, dont il fut aide de camp; il combattit et fut blessé à Macieiowice; fait prisonnier avec son général, enfermé avec lui dans les casemates de Saint-Pétersbourg , il fut relAché à ravénement de Paul P% et alla passer dix ans en Amérique, attendant du temps et des circonstances la résurrection de son pays. Il revint en 1807, lors de l'érection du grand-duché de Varsovie, devint secrétaire du Sénat, et crut un instant aux intentions généreuses du tsar Alexandre. Déçu dans ses espérances, il fit une guerre sourde et acharnée à l'administration russe, et émigra une dernière fois, avec une foule de compatriotes, après la révolution de 1 830.
Gomme écrivain, Niemcewicz a un talent très-varié et très-complet : orateur, historien, poète, tout ce qu'il a écrit a été marqué en Pologne par un succès réel et durable, sans avoir pourtant une véritable et haute originalité.
Dans ses drames, il pèche par défaut de variété historique; les caractères sont incomplets, et la forme est par-
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fois défectueuse : ces défauts sont d'autant plus sensibles qu*il traite des sujets nationaux : Casimir le Grand, Ladkloi, le Hetour du nonce Kachanowski, les Pages de SMeski, Vanda. Trop préoccupé de l'effet à produire sur Fâme de sse compatriotes, Niemcewicz négligeait la forme, Fart, ridéal, pour suivre avant tout l'idée patriotique. Aussi tous ses ouvrages ont-ils le caractère du pamphlet : ses Lettres lithuaniennes sont des satires contre les tsars. Dans ses ouvrages historiques, le Règne de Sigismand iii, les Mémoires historiques de l*aneienne Pologne, il manque d*unité, de mesure, et souvent de calme, d'impartialité; il s'exalte au triomphe des Polonais, atténue leurs fautes, plaint leurs malheurs, et se montre pour les Russes plein de mépris et de passion haineuse : c'est l'homme de parti qui parle et raconte plutôt que l'historien. Ces préoccupations politiques se retrouvent dans ses romans, ses poésies et ses fables; l'allusion s'y trouve partout, avec le regret du passé et la tristesse des malheurs présents. Le public polonais ne pouvait manquer d'accueillir avidement ces œuvres qui rendaient si bien sa pensée intime, mais plus tard elles n'auront qu'une valeur historique rétrospective; il leur manquera ce qui fait vivre les œuvres d'art, le caractère général et permanent de la beauté littéraire.
Si la Pologne a rempli l'Europe de ses malheureux émigrés, elle a aussi peuplé la Sibérie parla déportation de ses enfants. On évalue à plus de cent mille le nombre des nobles polonais déportés dans ces déserts de glace depuis le règne de Catherine H ; il fallait deux ans de trajet, à pied, pour arriver au lieu de l'exil; beaucoup mouraient en i*oute; quelques-uns parvenaient à s'échapper à travers mille dangers; pour la plupart, c'était l'exil éternel, la mort.
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Un de ces déportés» le général Kopec, fait prisonnier à Macieiowice, fut relégué au Kamtchatka, et a hiissé d*intéressauts Mémoires où il donne de curieux détails sur son Toyage, et le séjour plein d*horreur de ces colonies de prisonniers politiques; on y trouve la foi religieuse et la douce résignation qui donne tant d'attraits aux Prisons de Silvio Pellico. Paul I*' lui rendit la liberté.
Les poètes ne manquent pas à cette période de malheurs. Kozmian montra dans la poésie lyrique un talent élevé ; son ode à Napoléon à Toccasion de la paix de Schœnbrunn contient de très-belles strophes, avec une correction classique qui les rapproche de celles de J. B. Rousseau. Wenzijg a parfois dans le même genre une véritable inspiration; de plus, sa tragédie de Glinski est une des mieux conduites du théâtre polonais. — Avec moins d*élégance, mais sur un ton vigoureux d'enthousiasme guerrier, se présentent les poésies militaires de Godebski , de Rekiewski , de Gorecki , qui ont su émouvoir la fibre nationale. Gorecki, dans ces derniers temps, s'est surtout distingué dans la fable , qui était devenue la forme ordinaire de sa pensée, et se traduisait pour lui en allusions à tous les événements contemporains.
Le souffle romantique qui parcourait alors l'Europe avec les œuvres de Walter Scott, de Byron, de Gœthe et de Schiller, ne pouvait manquer de se propager dans les pays slaves : il atteignit la Russie et la Pologne. Brodzinski fut d'abord rebelle à cette influence; son imagination lutta contre les excès de l'enthousiasme qui paraissait enflammer le public. Ses premiers chants sont guerriers, mais la chute de l'Empire parut le décourager, et il quitta l'armée pour se renfermer dans des études poétiques et critiques, concentrées sur le passé slave. Il chanta la vie champêtre*
la vie domestique, et conseilla à la Pologne le repos dans son oppression. La révolution de 1830 lai rendit Fexaltation patriotique , et il passa avec ardeur dans la vie d*action, en demandant pardon au génie national de ravoir méconnu. Son dernier ouvrage, le Ménage à la Pologne, est l'expression de cette pensée.
Mais le poète le plus remarquable deTécoIe nouvelle est Antoine Malczewski, dont le petit poème intitulé Maria passe à bon droit pour un chef-d'œuvre. Il en a puisé le sujet dans un événement tragique qui s'est passé en Ukraine vers le milieu du dix-huitième siècle. Un jeune homme, d'une famille riche et puissante, avait épousé, sans l'aveu de son père, la fille d'un gentilhomme dont la noblesse et la fortune étaient inférieures à la sienne. Le père, blessé dans son orgueil, fait tout ce qu'il peut pour briser cette union détestée; n'en pouvant venir à bout, il fait enlever la jeune femme, qui est noyée dans un étang. De cette simple donnée tragique, Malczewski a tiré les effets les plus saisissants, en déployant tous les charmes d'une riche et puissante poésie. Les événements, ménagés avec art, laissent planer sur l'action un voile mystérieux qui entretient l'intérêt jusqu'au dénoûment. Les caractères sont dessinés avec vigueur, et partout l'art du poète s'unit à un sentiment vif et profond de la nature : c'est comme un reflet éclatant du génie de Byron et de Sbakspeare.
Nous pouvons placer au même niveau que Malczewski un autre poète ukrainien doué d'une inspiration vigoureuse, c'est Séverin Goszczynski (1806). Son beau poème, le Château de Kaniow, peut rivaliser avec les meilleurs de l'époque moderne. Il nous transporte en plein pays cosaque. Le héros, l'ataman Nebaba, offre un type admirablement tracé de ces caractères impétueux, terribles, à
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moitié sauvages, comme rUkraine en a souvent produits. Les scènes émouvantes, tragiques, se succèdent et entretiennent un poignant intérêt. Le poète y entremêle habilement des descriptions prises d*après nature , auxquelles la couleur locale donne un vif attrait : telle est celle qui représente le bivouac de nuit des Cosaques au milieu d'une forêt; c'est un tableau digne du pinceau de Rembrandt. Parmi ses autres ouvrages, on peut citer le CAmseur terrible , le Roi des ruines, plusieurs volumes de poésies lyriques fort estimées.
Bogdan Zaleski est le troisième poète de ce groupe ukrainien , qui fera époque dans les lettres polonaises. Son plus long poème, la Sainte Famille, n'a guère plus de sept cents vers. Mais si son haleine poétique parait plus courte que celle des deux précédents , il remporte peutêtre par la richesse et la mélodie du rbythme, par un art consommé dans la composition. Cette forme savante ne nuit en rien à la vigueur de la [pensée, à la hauteur de l'inspiration : l'ensemble constitue une remarquable originalité. La publication de ses Doumas ukrainiennes, chants historiques des Cosaques polonais , eut un prodigieux succès.
Garczynski est un poète philosophe ; ayant longtemps vécu en Allemagne , il s'initia à la philosophie de Hegel , et l'on en voit l'influence dans son Histoire de Venceslas , sorte de poème autobiographique qu'il n'eut pas le temps d'achever, car il mourut à vingt- sept ans, à Avignon. Le héros du poème est un jeune Polonais dont le caractère malheureux a quelques rapports avec Faust et Manfred ; il a perdu toute illusion; après avoir cherché le bonheur dans les plaisirs, dans l'étude, il désespère de tout; la foi est éteinte dans son cœur, et la philosophie ne lui offre
que de vides abstractions. Cependant , une idée le soutient et le relève, Tidée de la patrie, de la patrie polonaise, dont le salut s'accomplira par le sacrifice; elle représente YesprU, tandis que ses ennemis représentent la matière; pour la faire triompher, les enfants de la Pologne doivent mettre -à son service Tenthousiasme soutenu par rintelljgence; le devoir est d*agir, de lutter jusqu'au moment du triomphe, c Celui qui sortira vainqueur de cette lutte cessera de combattre, de travailler; il se sentira créateur ; une flamme divine descendra sur son cœur comme sur un autel , pour ne plus cesser de brûler. »
Cette tendance mystique et idéaliste de la poésie polonaise doit être remarquée ; elle s'accentuera encore dans d'autres poètes. Le célèbre poète et critique Mickiewicz l'a expliquée dans ce qu'il appelle le MeuianUtne. La Pologne a une mission philosophique et humanitaire , fondée sur le sacrifice, sur le sentiment religieux; la Pologne doit mourir pour renaître , afin d'accomplir sa mission providentielle. La Pologne sera V homme-naiion ; elle remplira dans l'ère moderne le rôle ancien du peuple d'Israël.
Tout cela est bien vague, bien mystérieux , bien prétentieux ; mais en présence d'un peuple dispersé , qui a tant souffert, on ne peut que respecter cette foi en lui-même, cet instinct vivace de régénération et d'avenir, ce sentiment énergique d'une destinée meilleure.
Adam Mickiewicz (1799-1855) nous fournit la preuve la plus convaincante que la littérature polonaise a puisé dans l'exil plus de force et d'originalité qu'elle n'en a jamais eu au sein de la patrie, même dans ses jours les plus libres et les plus florissants. Pour les âmes sensibles et grandes, ce qui est perdu n'en devient que plus cher; on s'y attache avec l'espoir, ou même contre l'espoir : contra spem in
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spem. L'imagination grandit par le malheur et la souffrance; ce que l'on aime s'idéalise et se couronne d'une auréole dont la poésie sait encore relever la splendeur. Tel fut l'eflet produit par la douleur patriotique et l'amertume de l'exil sur l'àme de Mickiewicz et de plusieurs autres poètes polonais. Us ont cultivé avec un amour passionné cette langue harmonieuse du pays natal dont ils n'entendaient plus les accents; ils se sont attachés avec une passion invincible aux souvenirs » aux traditions du pays dont ils étaient privés; ils l'ont honoré de leur génie, ils l'ont illustré de leur gloire, et ont ainsi augmenté le respect dû à un peuple malheureux, qui sait noblement supporter les misères de sa défaite.
Mickiewicz est né en Lithuanie, à Novogrodek; à vingt et un ans, il était déjà professeur au collège de Kowno. Compromis dans une association littéraire et politique, dite Ui PAUarètes, il fut exilé pendant deux ans en Crimée, revhit à Saint-Pétersbourg, et quitta bientôt la Russie pour n'y plus revenir. Il voyagea en Allemagne, en Suisse, en Italie, en France, professa la littérature latine à l'Académie de Lausanne, et obtint enGn à Paris la chaire de littérature slave du Collège de France ; son enseignement y dura de 1840 à 1844, après quoi il fut nommé bibliothécaire à l'Arsenal. Il mourut pendant une mission scientifique dont il était chargé en Orient.
Les débuts poétiques de Mickiewicz furent des Romances et Ballades, qui parurent en 1822. Il composa ensuite des Sonnets, et dans ce genre , où la médiocrité échoue , il obtint un brillant succès, en évitant la banalité, le jeu d'esprit , et en y déposant des tableaux de genre d'un effet charmant. Son Ode à la jeunesse est l'expression d'une àme
ardenle, enthousiaste, qui respire avant tout Tamour de la patrie.
Ce sentiment est encore plus vif , plus profond dans son Lmt au Pèlerins, tout rempli des tristes souvenirs de la Pologne et des malheurs de ses enfants exilés : c*est Y Exode des proscrits.
Le génie de ce poète est essentiellement lyrique; il en a les élans, Tenthousiasme , le langage riche et imagé, la chaleur communicative. Il a pourtant essayé de la forme dramatique dans son poème les Aïeux {Dziaiy) ; mais c*est moins un drame qu*un poème politico-fantastique, où l'allégorie, l'allusion, la tirade lyrique tiennent plus de place que l'action ; les Polonais y trouvent un sens réel et profondément patriotique, qui frappe beaucoup moins les étrangers.
Le sens symbolique existe aussi dans son beau poème de Conrad IVaUenrod, composé pendant son exil en Russie. La scène se passe au château de Marienbourg à l'époque de la lutte des chevaliers teutoniques contre la Lithuanie : les sentiments en sont énergiques et pleins de grandeur.
Mickiewicz était un romantique modéré, dans le genre de Gœthe, qu'il avait connu à Weimar, et dont il admirait les œuvres. Gomme lui et comme Ghénier, il connaissait bien l'antiquité, et savait greffer le sentiment moderne sur la forme pure et classique des anciens. Sa pensée est forte, énergique, son vers savant, bien nouiri, bien cadencé; il a donné à la métrique polonaise un caractère tout nouveau; c'est un maître, un modèle, dont l'influence a beaucoup servi au progrès de la langue. De plus, il a conservé l'inspiration religieuse et catholique qui est la vraie source du patriotisme polonais, et dont quelquesuns de ses compatriotes se sont trop écartés dans leur
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ardeur démocratique. Ses poésies ont été traduites en français par Oslrowski.
Le cours de littérature slave professé par Mickiewicz a été recueilli par la sténographie , et publié en cinq volumes. On y trouve d'excellentes appréciations , une grande élévation de pensée, une louable modération de jugement, mais parfois un peu de confusion et des redites. Les deux derniers volumes sortent trop du cadre littéraire , et s'égarent dans cette vague théorie du Messianùme que nous avons indiquée plus haut.
Slowackî s'est placé lui-même en parallèle avec Mickiewicz, lorsqu'il a parlé des deux soleils aux deux pôles opposés; la comparaison parait un peu ambitieuse , et n'est pas admise par une critique impartiale. On lui accorde volontiers une verve coulante et facile , une imagination abondante et vive, de l'imprévu, du mordant, de la vigueur; mais il est inégal et parfois prolixe. Ses nombreux ouvrages, poèmes drames, poésies diverses, portent tous l'empreinte de ces qualités et de ces défauts.
Vincent Pol nous paraît préférable parce qu'il est plus sobre , plus réfléchi et plus pur de style. Son vers plein , agréablement cadencé, a du rapport avec le rhythme charmant de Zaleski. U a établi sa réputation par deux grands poèmes, Mohort^ rhapsodie chevaleresque, et Wit Stwoss, histoire tragique d'un grand artiste polonais du quinzième siècle. Il y a aussi beaucoup de verve et de charme dans ses récits intitulés Gawedy, peinture animée et pittoresque des mœurs de la noblesse polonaise.
Le comte Sigismond Krasinski (1812-1859) n'est autre que ce poète anonyme de la Pologne, dont les ouvrages ont longtemps étonné, charmé ses compatriotes ainsi que les amateurs de littérature. U n'avait jamais voulu se faire
connaiire ; deux ou trois amis à peine étaient dans la confidence de ses travaux poétiques. Pourquoi cette persistance à 8*ensevelir dans Foubli, à fuir la gloire et la renommée attachée à ses œuvres? Le secret a été dévoilé après sa mort. Le comte Rrasinski appartenait à une famille noble et ancienne ; mais» à ses yeux et à ceux de ses compatriotes, son père Tavait déshonorée en se soumettant aux oppresseurs de sa patrie, et en acceptant de la main du vainqueur des honneurs et des fonctions que sa dignité lui eûl fait un devoir de refuser. Le jeune Rrasinski ressentit vivement cette chute, mais s*il en souffrit, ce fut en silence, par un respect égal pour son père et sa patrie; il se décida à vivre dans Texil, dans Tobscurité, demandant à la poésie des consolations intimes, et l'expiation de la faute qu'il n'avait pas commise, mais dont la solidarité pesait sur son nom; il fit le sacrifice silencieux de sa gloire au deuil de son pa;s. Il y a dans cette douleur . muette, dans cette abnégation soutenue, une grandeur morale bien digne de respect et de sympathie. Une droiture constante, un sentiment chrétien aussi pur qu'élevé, le dirigèrent dans cette œuvre d'expiation héroïque ; c'était le résultat d'une conviction réfléchie, dégagée de toute passion exaltée. Il fut souvent en contradiction avec les idées du jour, avec les tendances démocratiques de l'émigration polonaise ; il ne prêcha jamais que la résistance morale, le sacrifice expiatoire, à un peuple frémissant de colère et de haine; il supporta l'injure et la raillerie sans jamais se laisser détourner de son œuvre. Ses chants sont ceux d'un vrai patriote, mais il n'oublie jamais qu'il est chrétien. Sous une forme allégorique et mystique, il chante Y Ame polonaite, ses malheurs, ses souffrances ; mais il s'enveloppe à dessein dans une obscurité symbolique
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qui était un attrait de plus pour ses nombreux lecteurs.
Les principaux ouvrages de Krasinski sont : la Comédie infernale, Iridion, la Tentation, les Rêves de César, la Nuit de Noël, le Jour présent, le Dernier, les Psaumes de t avenir, Resurrecluris.
La Comédie infernale parut en 1835; c*est une allégorie dramatique qui représentée lutte* du monde ancien et du monde nouveau; une sorte de procès entre le passé et Tavenir. L'effet en est triste et saisissant, mais sans conclusion; le drame ne finit pas, le combat entre les deux forces contraires, entre Vidéal et la société, doit recommencer sans cesse; s'il doit aboutir, c'est au triomphe du mal, au néant, au désespoir.
Iridion ressemble en plus d'un point au poème précédent; c'est aussi la chute d'un monde, l'écroulement d'une société, mais la scène est mise dans le passé au lieu de plonger dans l'avenir. Il représente la fin du monde antique, de la puissance romaine, s'affaissant dans les honteux désordres du règne d'Héliogabale, tandis qu'à côté de lui apparaît et surgit le monde germanique, appuyé sur Jidée chrétienne, double élément de régéné* ration. Cette création a quelque chose de puissant et d'original. Sous la forme allégorique se dégage cette pensée que la négation et la haine sont impuissantes à rien créer ; que le sentiment patriotique doit chercher sa force dans Vétertiel amour, dans le principe moral du dévouement et du sacrifice, dans l'élément divin, car à Dieu seul appartient la justice définitive : la Pologne ne trouvera que là sa force et son salut.
Cette doctrine spiritualiste est la pensée fondamentale du poète ; il la reproduit sous des formes diverses dans tous ses écrits. La Pologne esl, à ses yeux, l'idéal de la
nation chrétienne; ses malheurs, son sacrifice doivent profiter à rhumanité entière; elle a sa Passion comme le Sauveur; comme lui, elle sortira du tombeau, glorieuse et ressuscitée, avec une puissance nouvelle.
Cette pensée éclate surtout dans V Aurore, poème où la Pologne apparaît comme le Christ des nations, devant opérer le salut du monde par son sacrifice. Ce poème est plein d'émotion ; la pensée de Técri vain y est plus élevée, son imagination plus riche que dans aucune autre de ses œuvres.
Si cet idéalisme patriotique et chrétien touchait un peu à la rêverie mystique, il n'en commandait pas moins le respect par son caractère éminemment religieux et moral; mais 11 ne pouvait plaire à une partie notable de l'émigration polonaise, qui cherchait un appui pour sa cause dans la violence des idées démocratiques et sociales. Quand parurent les Psaumes, l'orage éclata contre le poète anonyme^ qui osait prêcher la paix et la résignation à ceux qui ne rêvaient que haine et revanche. Slowacki, imagination ardente, sombre, emportée, caractère orgueilleux et jaloux, se déchaîna contre celui qui avait été. son ami. Il fit une RépUque à taïUeur des Psaumes, où il mêlait une amère raillerie aux accents d'une violente irritation ; il accusait de couardise ce gentilhomme dégénéré qui ne savait que gémir et courber la tête, au lieu de se montrer et de marcher à l'ennemi. Krasinski ne s'émut pas de ces injustes diatribes ; il continua de prêcher la paix, la patience, l'espoir en des jours meilleurs , et il résuma en quelque sorte ses conseils et sa mission conciliatrice dans son dernier chant, Resurruiuris, où il persiste dans l'idée que la Pologne sortira de sa tombe par le rachat dû à ses souffrances.
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Il y a dans ce poète un génie incontestable ; une émotion continue, mais puissante, circule dans ses œuvres, malgré une certaine incohérence et des écarts d'imagination qui sont un reflet de plus de la vie polonaise. Le peuple comprit ce qn'ayait de sincère et d'intense ce patriotisme symbolisé par la foi ; ces poésies furent lues avidement, même en Pologne, où elles ne pouvaient pénétrer qu'en trompant l'œil sévère de la censure politique. Et pourtant Krasinski ne prêchait pas la révolte ; sa muse ne parlait que de résignation et de sacrifice, en remettant à Dieu rheure de la résurrection ; mais la Russie ne veut même pas laisser à la Pologne la seule consolation du malheur, l'espérance.
On voit par ce qui précède que si la Pologne n'a plus de voix dans la politique européenne, elle a su faire retentir hautement les nobles accents de 'sa poésie. Un peuple qui s'affirme ainsi au milieu de ses malheurs mérite respect et sympathie. Gomme la verte Érin, il conserve au moins la lyre pour chanter et pleurer ses infortunes ; qui pour**' rait lui envier cette suprême consolation f Les Hébreux, dans la captivité, n'avaient-ils pas emporté leur lyre, qu'ils attachaient aux saules du fleuve babylonien ? Ses vibrations mélancoliques font encore frémir les cœurs après tant de siècles écoulés ! Suni lacrymm rerutn.
Dans le domaine delà poésie, la Pologne n'a donc rien à envier aux autres nations ; aux grands noms de Lamartine, de y. Hugo, de Byron, de Gœthe, de Pouchkine, elle peut opposer sans désavantage ceux de Halczewski, de Mickiewicz, de Krasinski. De. plus, elle a retrouvé, dans ses chants nationaux et populaires, l'expression pure et naïve de l'inspiration primitive. Le comte Raczinski a travaillé toute sa vie à cette résurrection du passé ; Yoicicki a con-
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sacré aussi à la recherche de ces débris poétiques de longs et infatigables travaux.
Mais si la veine poétique est riche et féconde, les autres genres littéraires ne nous offrent pas le même intérêt; il suffira de les parcourir rapidement.
Après le comte Alex. Frédro, qui reste toujours à la tête des écrivains dramatiques dans les temps modernes» nous trouvons un assez grand nombre d'auteurs qui se sont distingués au théâtre ; mais la plupart ont cultivé en même temps le roman, si bien qu'il est assez difficile de séparer ici les deux genres, le drame lu et le drame représenté. Il en est même qui ont embrassé plus encore : tel est Kraszewski (1812), qui est un véritable polygraphe, et dont les œuvres se montent à environ cent vingt volumes; tous les genres s'y rencontrent : poésie, romans, histoire, critique, voyages. Après avoir parcouru l'Europe, il se retira à la campagne, loin du monde et du mouvement politique ; il consacra ses loisirs à ces nombreux ouvrages, parmi lesquels nous citerons deux poèmes épiques souvent réimprimés, Anafielas, Satan et la femme, puis le Monde et ie poète, Ulana^ la Lanterne magique. Ses Études littéraires se recommandent par un goût pur et une saine érudition.
Karzeniov^ski (1799-1863) s'est distingué dans le roman et le drame, autant par sa fécondité que par un talent naturel et vrai. Citons dans le premier genre Cotlohaefpa, la Croix dans le désert, Thaddée, le Veuf, le Bossu, qui passe pour le meilleur de ses récits romanesques. Au thé&tre, il a fait applaudir les drames suivants : Dimitri et Marie, les Morts et les vivants, les Juifs, les Montagnards des Carpathes, isabelle d^Ayamonte, et, dans le genre comique, la Fenêtre du premier étage, les Moustaches et la perruque : cette dernière n*a pas trouvé grâce devant la censure
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Ostrowski (1809), après avoir combattu pour l'indépendance de son pays en 1830, se retira dans ses terres pour s'occuper d'améliorations agricoles et de fondations de bienfaisance. Il joua ensuite un rôle conciliateur à côté du comte Zamoyski, et fut membre du conseil d'État. Il écrivit dans ses loisirs des pièces de théâtre qui eurent beaucoup de succès : PauwreU n'est pas vice, F Orage, Chacun éni se tenir à sa place, On ne compte pas avec les siens : cette dernière fut arrêtée dix ans par la censure.
Kaczkowski (1826) peut aussi être cité pour ses drames et ses romans, de même que Bematowicz, Bronikowski, Skarbek, le mordant Massalski, madame Hofmanova, née Tanska, qui a semé de fines peintures dans les scènes de ses romans domestiques.
Henri Rzewuski (1791-1866) tient une des premières places dans la littérature romanesque. Il parcourut l'Europe, et séjourna assez longtemps à Paris, où il suivit attentivement à la Sorbonne les cours de Cousin et de Yillemain. Dans un voyage à Rome, il rencontra Mickiewicz, qui devint son ami. Celui-ci, charmé de la manière vive et pittoresque dont il savait rendre ses impressions, ses souvenirs de voyageur, lui conseilla de les écrire, lui promettant un succès littéraire assuré. Cet encouragement décida de sa vocation d'écrivain. Rzewuski débuta par un roman historique fort remarquable, Sou^ venirs de Sopliçà; puis il fit Listopad, considéré comme son chef-d'œuvre, le Château de Cracavie, Adam Szmigielski, la Vmx dans le disert, le Chevalier de Lizdejho, leZaporogue,eic. Les tableaux historiques de cet écrivain sont animés par le charme d'une imagination vive et fraîche. Rzewuski revint à Varsovie en 1841, et prit la direction du Journal de Var^ sovie; il lui imprima une vie nouvelle, et exerça ensuite n. 3S
une influence heureuse sur la littérature de son pays.
Dans la critique littéraire se présente en première ligne Maurice Mochnacki, polémiste vigoureux, écrivain remarquable ; il intervint avec autorité dans la grande quereDc littéraire entre les classiques et les romantiques, et y déploya des vues élevées, ingénieuses au point de vue de Testbétique.
Grobowski (1 782) a rendu des services aux lettres, comme éditeur et comme auteur, par ses Proverbes des anciens Polonais, les Antiquités historiques de Pologne, les Souvenirs littéraires et artistiques^ etc.
La Pologne a aussi ses savants, ses philosophes, ses économistes, dont les ouvrages ne sont pas étrangers à la littérature, car ce n'est pas Fimagination seule qui fai( Técrivain, et quand la science revêt les formes d'un beau style, elle a droit à notre admiration. C'est à ce titre qu'on peut citer les ouvrages de Kremer, de Cieszkowski, de Libelt, de Trentkowski.
Louis Tegoborski (1792-1857) appartient à la Pologne par sa naissance (Varsovie), à la Russie par sa caiTière publique, à la France et à l'Allemagne par ses diverses publications. Il occupe une des premières places parmi les économistes modernes, par son grand et beau travail qui a pour titre : Études sur ks forces productives de la Russie, en quatre volumes, publiés à Paris. U avait occupé des fonctions importantes dans l'administration russe, comme maître des requêtes, consul général à Dantzig, ministre plénipotentiaire à Paris, enfin membre du conseil de l'empire et du conseil privé. Pendant un séjour qu'il fit à Vienne, il étudia à fond ce pays, et écrivit trois ouvrages remarquables sur l'instruction publique, les finances et le commerce de l'Autriche.
DES
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