CHAPITRE PREMIER
Idée de la nationalité bohème. — Ses origines : Samo; Liboacha; Przémysl, fondateur de la première dynastie. — Conversion de la nation. — Réunion de la MoraTie à la Bohème. — Lutte contre l'Allemagne. — Puissance d'Ottoliar. — Fin de la race des Przémysl. — Age d'or sous Charles lY. — Prédication de Jean Huss. — Guerre des hussites. — Georges Podiebrad. — Les Frères Morayes. — Bataille de Mohacz : la Bohème annexée à TAutriche. — Lettres de Majesté. — Guêtre de Trente ans. — Bataille de la Montagne-Blanche. — Ruine de la Bohème.
Pour les Français, et ils sont nombreux , qui connaissent peu la géographie et rhistoire, la Bohème est une province autrichienne qui parle allemand et se trouve incorporée à TAutriche allemande.
Rien n*est plus faux que cette idée : la Bohême est slave, elle est restée slave malgré son annexion à FAutriche. Elle a eu longtemps sa nationalité indépendante, et, en
dépit de Finvasion , de la domination germanique , elle a conservé sa langue, ses souvenirs, son esprit national. La langue tchèque ou bohème est un dialecte slave , parlé par sept à huit millions d'individus, sauf quelques différences locales, en Bohème, en Moravie, en Siiésie, en Slovaquie; c*est une langue sœur des langues russe, polonaise et serbe; elle n'a rien de commun avec l'allemand. Cette langue est douce, harmonieuse, comme tous les dialectes slaves ; sa versification admet l'accent et la rime, et ses chants populaires ont une grâce mélancolique. Quoique convertie au christianisme au neuvième siècle par Cyrille et Méthodius, la nation tchèque ne conserva pas les caractères slavons ni l'alphabet en trente-huit lettres, dit cyrillique, qui fut adopté par les Slaves orientaux (Russes, Serbes); elle adopta les caractères germaniques et latins, et c'est l'alphabet latin qui a prévalu.
Un coup d'œil jeté sur les origines de la nation bohème et sur son passé historique nous parait nécessaire à l'intelligence de sa littérature.
Les plus anciens habitants connus de la Bohème sont les Baii ou BoHeru, qui ont laissé leur nom au pays. C'était une tribu celtique, venue de la Gaule transalpine au deuxième siècle , et qui fut chassée par la tribu germanique des Marcomans , laquelle fut conquise à son tour par les Tchèques, peuples d'origine slave : leur chef Tchek donna son nom à la nation.
Il reste de cette époque païenne quelques chants héroïques dont nous parlerons plus loin : on y voit déjà les traces de la lutte de l'élément slave contre Télément germanique.
Un marchand, nommé Samo, de race franque, en Irafiquant chez les Tchèques , les souleva contre les Avares
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qui opprimaient le pays , les affranchit , et régna sur eux pendant trente-cinq ans. Il résista avec succès à Dagobert, roi de France , et aux Saxons ses alliés.
Au septième siècle, d*après une légende» vivait la princesse Liboucha, petite-fille de Samo; elle était célèbre par sa sagesse, et rendait au peuple une justice exacte; mais un de ses jugements ayant été blâmé par la noblesse, elle prit pour époux un simple laboureur nommé Przémysl, et lui donna le pouvoir suprême; il devint le fondateur de la première dynastie héréditaire de Bohème. Nous citerons plus loin le Jugement de IMoucha, comme un monument curieux de cette époque.
Charlemagne combattit les Tchèques, les vainquit, mais ne put les rendre tributaires de son vaste empire.
LesMoraves, voisins des Tchèques, formaient alors une grande confédération slave qui s'étendait des Alpes aux Garpathes : c'était la Grande-Moravie. Ce peuple venait d*ètre converti au christianisme par les deux apôtres grecs Cyrille et Méthodius (856). Le duc de Bohème Borzivog, s*étant rendu en Moravie auprès du prince Swiatopluk , se convertit à la voix de Méthodius , et imposa la religion nouvelle à ses États (873).
Le rite gréco-slave, introduit en Bohème par saint Cyrille, fut combattu par Tinfluence latine et germanique; il disparut au onzième siècle pour faire place au rite latin.
Une invasion hongroise détruisit au dixième siècle la confédération de la Grande-Moravie ; la province de Moravie, démembrée de cet empire, fut unie à la Bohème, dont elle a toujours fait partie depuis.
Des discordes sanglantes entre les princes de la famille royale , des guerres acharnées contre les empereurs d'Al-
lemagne signalent les siècles suivants en Bohème. Les empereurs aspiraient à la suprématie sur tous les États du Nord , et leur idée était d'asservir la Bohème et de la rendre tributaire. Ils profitaient de toutes les discordes intestines, des querelles de succession, pour intervenir dans ce pays. £n 1092, le duc Wratislas n obtint de Henri lY , avec la main de sa fille , l'érection de son duché en royaume. La royauté fut d*abord élective; elle ne devint héréditaire qu'en 1230, à l'avènement de Yenceslas I*'. Mais la puissante maison de Hohenstaufen réduisit la Bohème à un rôle subalterne, sans lui ravir pourtant son indépendance; presque seule parmi les États slaves , la Bohème échappa au joug germanique; Ottokar I*' lui donna même un éclat nouveau , et marcha l'égal de tous les rois chrétiens. Son fils Yenceslas m eut un règne brillant; sa cour était le rendez-vous d'une vaillante chevalerie , qui ne rêvait que fêtes, chasses et tournois; il composait des chansons d'amour, et s'entourait de trouvères français , de minnesingers allemands. C'est l'époque brillante de la féodalité bohème , qui ne le cédait en rien aux autres États de l'Europe pour l'éclat et la bravoure.
Ottokar II porta au plus haut degré la gloire de la Bohème : la diète d'Autriche le choisit comme souverain , et sa domination s'étendit du golfe de Yenise aux bords de la Baltique , où il fonda Kœnigsberg. Il ne tenait qu'à lui de prendre la couronne impériale que les Allemands lui oflVaient pendant le Grand Interrègne ; il refusa, et laissa élire le redoutable Rodolphe de Habsbourg, qui songea bientôt à limiter la puissance de celui qu'il considérait comme trop dangereux pour un vassal. Ottokar succomba à la bataille de Marchfeld, où il avait reçu dix-sept blessures.
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Depuis ce moment, la puissance de la maison de Bohème s*éclipse devant la grandeur toujours croissante de la maison d'Autriche.
La race des Przémysl , qui avait régné cinq siècles en Bohème, s'éteignit, en 1306, dans la personne de Venceslas y, assassiné à Olmutz. Rodolphe d'Autriche recueillit la succession en prenant pour femme la veuve de Yenceslas ; il fut tué dans un combat , et la seconde fille de Yenceslas, en épousant Jean de Luxembourg, fils de l'empereur Henri VU, lui conféra ses droits : il devint roi de Bohème. Ce prince est célèbre par son humeur aventureuse , ses courses à travers l'Europe et sa mort à la bataille de Grécy, où il voulut , quoique aveugle, férir quelques bons coups contre les Anglais.
Son fils, Charles lY, arriva à la dignité impériale, dignité qui fut continuée à ses deux successeurs, Yenceslas YI et Sigismond. Le règne de Charles lY est l'âge d'or de la Bohème : il la rendit florissante par les arts et les sciences, fonda l'Université de Prague sur le modèle de celle de Paris, favorisa le commerce et l'agricullure, attira les artistes étrangers, et embellit sa capitale de chefs-d'œuvre encore admirés de nos jours. Il encouragea les écrivains nationaux, et écrivit lui-même en langue tchèque l'histoire de sa vie.
Au commencement du quinzième siècle, la Bohème vit éclore une lutte religieuse qui devait bientôt dégénérer en lutte politique, et préludait, à un siècle de distance, à la scission protestante de Luther. Jean Huss , recteur de l'Université de Prague , avait adopté les idées du réformateur anglais Wiklef, et se mit à attaquer l'autorité du pape, les indulgences, le culte des saints, la communion sous une seule espèce , etc. Les déchirements de l'Église pen-
dant le grand schisme d'Occident et de nombreux abas dans le clergé favorisèrent cette prédication, qui compta bientôt une foule d'adeptes. Condamné par l'Église , Jean Huss résista , continua de prêcher et d'écrire , et en appela du pape au concile. Ce concile fut celui de Constance (1414) ; il y comparut, fut de nouveau condamné, refusa de se rétracter, et mourut sur le bûcher. Son principal disciple, Jérôme de Prague , subit le même supplice.
Le bûcher de Jean Huss fut le signal d'une terrible révolte. Un vieux chambellan du roi Yenceslas, Jean Zisca, fit un appel aux villes de Bohème et prit les armes contre ceux qu'il appelait les ennemis de Dieu : le clergé, les Allemands étaient enveloppés dans la même réprobation. Il tint tète aux armées impériales, massacra les prêtres, ruina les églises et les monastères; quoique devenu aveugle, il fut plusieurs fois vainqueur de l'empereur Sigismond, qui finit par lui offrir le gouvernement de la Bohème. La question religieuse était devenue une question nationale; les hussites la formulaient en quatre articles : 1* libre prédication; 2* communion sous les deux espèces; 3* restitution au peuple des biens du clergé ; 4* punition des péchés mortels par la loi.
Zisca mourut de la peste au moment de son triomphe; il fut remplacé par Procope, qui soutint avec non moins d'audace et de talent la cause des hussites. Divisés en plusieurs sectes, iàbwUes, aréUUs, orphdim, ealixtmt^ ils soutinrent une guerre terrible, qui épuisait la Bohème en même temps qu'elle épouvantait l'Allemagne et toute la chrétienté. Procope parut au concile de Bêle avec trois cents des siens, et un traité de conciliation fut rédigé et accepté sous le nom de Compaciata. Biais ce traité ne fut admis que par les modérés, les ealixtins; les exaltés , qui
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rêvaient la république ou une sorte de socialisme sauvage, continuèrent la lutte; Procope les soutint, livra la sanglante bataille de Prague , et succomba dans les plaines deLipan(i434}.
Sîgismond, vainqueur, fut reconnu en Bohême; mais la cause hussite était devenue une cause nationale; elle fut relevée par Georges Podîebrad, qui fut élu roi en 1458, excommunié par le pape Paul II , attaqué à plusieurs reprises par l'empereur Frédéric III, et par son propre gendre Mathias Gorvin, roi de Hongrie, qui le dépouilla de la Moravie, de la Silésie et de la Lusace. Ce règne fut pourtant glorieux à plus d*un titre ; Podiebrad soutint là cause nationale avec héroïsme, sagesse et fermeté contre des ennemis acharnés à sa perte ; il rêva même une croisade à Gonstantinople et l'empire d'Orient. Déplus, une grande idée humanitaire et politique avait germé dans son esprit, c'était d'ériger une sorte de tribunal amphictyo* nique, composé de tous les princes de l'Europe, pour juger souverainement tous les griefs, toutes les causes, toutes les agressions, tous les différends entre les rois et les peuples. II voulait faire de Louis XI, roi de France, le chef de cette confédération ; le choix était assez mauvais ; aussi les envoyés du roi de Bohême auprès du rusé souverain n'eurent-iis aucun succès, comme le constate naïvement le journal de leur voyage qui nous a été conservé.
Cette idée se rattache à l'esprit d'apaisement pacifique qui s*était produit en Bohême à la suite de tant de luttes, de malheurs et de dévastations. C'est sous la même influence que se forma et se développa la secte humanitaire des Frères Bohèmes, ou Frères Moraves, débris des anciens taborites, qui avaient protesté contre les Campactata; elle avait puisé ses idées dans les théories d'un utopiste bohème.
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Pierre de Ghelczic, et se distinguait par son horreur pour la guerre^ sa philanthropie religieuse et la rigidité de ses mœurs. Les Frères Morayes, ou HermhuteSy embrassèrent depuis le protestantisme , avec des rites particuliers. Podiebrad désigna pour lui succéder» non ses fils, mais la maison polonaise des Jagellons, et Ladislas de Pologne fut élu par le peuple malgré les intrigues de TAutriche ; il fut aussi élu roi de Hongrie après la mort de Mathias Gorvin. Spn fils, Louis II, qui succéda à cette double couronne, périt à Mohacz (1526) dans une bataille contre les Turcs. Sa mort fut celle de la nationalité bohème; la couronne passa à Ferdinand d'Autriche, frère de Gharles-Quint, et le royaume fut déclaré héréditaire dans sa famille. Ferdinand avait épousé la fille du dernier roi; il prit la Bohème comme sa dot et évinça tous les candidats étrangers. Il reconnut la constitution du royaume et la liberté de conscience, mais il viola bientôt son serment; la Dièle lui ayant refusé son secours contre les protestants d'Allemagne, il entra à Prague à la tèle d'une armée, saccagea la ville, lui ravit ses privilèges, saisit trois cents otages et ruina en partie la noblesse.
Ge régime de terreur et d'oppression fut adouci sous Maximilien II, prince humain et généreux; mais il ne rendit point au pays les libertés anciennes.
Rodolphe II, son successeur, prince faible et borné, passa une partie de sa vie dans son château de Prague, occupé d'alchimie et d'astronomie; il y attira les deux astronomes Kepler et Tycho-Brabé , et rédigea avec eux les célèbres Tables rudolp/unes. Ge prince aimait les arts, et réunit de belles et curieuses collections; son intolérance se manifesta surtout contre les Frères Moraves. Son
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frère Mathias lui enleva la Hongrie. Profitant de sa faiblesse, le parti national de Bohème relève la tète et impose à l'Empereur la charte connue sous le nom de Lettres de Majesté; mais il cherche à reprendre par la force ce que la force lui a enlevé. Mathias profite des troubles pour déposséder son frère de son dernier lambeau de pouvoir, et la Bohème passe souë sa loi.
Ce fut de la Bohème que partit le signal de la guerre de Trente ans. Mathias a violé les Lettres de Majesté ;le peuple s*agite; l'archevêque de Prague a fait démolir les temples de Braunau et de RIostcrgrab , bâtis par les protestants; la Diète réclame; le comte de Thurn, à la tète des mécontents, se présente au château royal, y trouve les ministres impériaux qu'il rend responsables du rerus de justice opposé par l'Empereur; une lutte s'engage, et les ministres sont jetés par les fenêtres dans les fossés. C'est ce fait* connu sous le nom de Défenestration de Prague , qui allume la guerre de Trente ans.
Les Bohèmes prennent les armes et proclament la déchéance de Ferdinand, qui avait succédé à Mathias; ils battent ses troupes et l'assiègent dans Vienne. Mais l'Empereur reçoit des secours; il combat , il négocie, il prend le dessus, et l'armée de Bohème, réduite à trente mille hommes, est vaincue , anéantie sous les murs de Prague , à Bila- Hora (la Montagne-Blanche); là périrent la fortune et l'indépendance de la vieille Bohème (1620).
Son sort fut triste, lamentable, comme celui de toute nation vaincue, à qui le vainqueur veut arracher par la force sa liberté, sa nationalité , son administration, sa langue, son passé comme son avenir : ainsi ont soufTertet soutTrent encore les Slaves de Turquie , les Irlandais et les
Polonais ; c*est le vœ vietis appliqué par une politique que la compassion ne peut atteindre.
La Bohème réprouva cruellement. Ferdinand fit périr sur réchafaud quarante-sept des plus illustres patriotes sur la place publique de Prague. L'Université de Prague fut fermée; la langue tchèque fut proscrite des écoles et de l'administration ; les livres en langue bohème étaient mis à l'index, anéantis , brûlés; l'allemand triompha partout. Les biens des proscrits furent livrés à des aventuriers de tous les pays; beaucoup émigrërent, et se rendirent en Hongrie, en Pologne, en Hollande, en Angleterre. Les protestants d* Allemagne laissèrent accomplir froidement cette ruine d'une nation dont la race leur était étrangère; ils recueillirent les épaves de ses dépouilles; la guerre de Trente ans épuisa ce malheureux pays; de quatre millions, la population tomba à neuf cent mille ftmes. Pourtant ce peuple mutilé conserva son esprit national, sa langue, ses vieux souvenirs, malgré l'invasion persistante des éléments germaniques, et deux siècles après nous le verrons se réveiller avec des aspirations nouvelles.