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CHAPITRE II

Poésie primitive. — Découverte des anciens poèmes à KoeniginhofT, en 1817) par Hanlca : eiTets de cette découverte. — Le Jugement de lÀbcueha. — Le poème de Zaboî et SHavoi. — Le chant de Ludicha et Lubar. — Au^/res chants nationaux. — Recueils des poésies populaires : leur caractère et leur intérêt.

L'étude de la littérature tchèque nécessitait Taperçu historique qui précède, car si la littérature est Texpression de la yie intellectuelle et morale d*un peuple, son histoire en est la base, et peut seule en expliquer le caractère» le développement et les manifestations diverses.

Tous les peuples slaves ont Tinstinct musical et poétique ; ce sont des Méridionaux égarés vers le Nord ; ils n'ont rien du flegme germanique; leur nature est fine, élégante, artistique , et à toutes les époques leur instinct poétique s'est manifesté par des chants. La Bohème a eu ses bardes comme les autres nations; on cite entre autres le nom de Lumir, dont la lyre, comme celle d'Orphée, avait le pouvoir d'ébranler les arbres et les montagnes.

Rien n'était connu de cette poésie primitive de la Bohème, lorsque le hasard en fit retrouver quelques fragments précieux, en 1817,àKralove-Dvor (Kœniginboff), petite ville à moitié ruinée pendant la guerre des hussites.

Un savant bohème, Hanka, en visitant un caveau placé sous la tour de l'église, y découvrit des flèches, et avec elles trois anciens manuscrits, dont l'un était un psautier sur parchemin du quinzième siècle, l'autre un traité d'as-

tronomie , et le troisième un poème en langue bohème du moyen âge» ouvrage mutilé dont il recueillit pieusement les lambeaux. Hanka parvint à déchiffrer le précieux manuscrit, et le publia à Prague en 1819. Il y ajouta un autre fragment ancien, qui avait été envoyé au musée de Prague par un inconnus et qu*il était aussi parvenu à déchiffrer; ce fragment était le Jugement de LibaucAa, le plus ancien monument connu de la littérature bohème.

La publication de Hanka eut un grand* retentissement dans le monde slave ainsi qu'en Allemagne. On en contesta rauthenticité; elle fut prouvée victorieusement, malgré la science haineuse que les philologues allemands déployèrent dans cette controverse. Elle rajeunit la littérature bohème, lui donna une impulsion nouvelle, en la retrempant aux sources de son passé; iln*est pas de poète moderne qui n*en ait subi l'heureuse influence.

Le manuscrit du Jugement de Liboucha contenait encore un autre poëme, Y Assemblée. Le manuscrit de Kralove-Dvor en contenait quatorze, dont le plus important est celui de Zaboî et Slavot; nous en parlerons plus loin. Ils ne sont évidemment pas tous de la même époque ni du même auteur, mais ils remontent assez haut, puisque récriture du manuscrit est au moins du treizième siècle.

Le Jugement de Liboucha parait remonter au huitième siècle. Liboucha est cette princesse , petite-fille de Samo, renommée pour sa sagesse, qui épousa Przémysl, chef de la dynastie régnante en Bohème jusqu'au quatorzième siècle. Le poëme en question nous représente Liboucha convoquant en un plaid les nobles de son royaume pour

* On a 8tt depuis que cette découyerie avait été faite à ZéléQa.Hon (Grûnberg) par «n nommé Kovar, régimeur des biens da eomte de CollOTédo.

BOHÊME. — Chapitbe II. 5h

l'aider à décider dans la querelle de deux frères qui se disputent l'héritage de leur père. La scène est remarquable par sa naïve grandeur.

c Les Lekhsetles Vladyks se rassemblent dansleWychegrad; chacun prend place suivant son âge; la princesse entre, vêtue de blanc, et s'assied sur le trône paternel au milieu de l'illustre assemblée.

« Auprès d'elle se placent deux vierges versées dans la connaissance des lois divines; l'une tient les tables de la loi, l'autre l'épée qui punit les injures; en face d'elles brille la flamme qui témoigne du droit; à leurs pieds est l'eau sainte qui purifie. »

Cet appareil de justice païenne offre un caractère imposant dans ses divers symboles. Le Jugement de Liboucha n'est pas moins remarquable : elle décide , d'après la loi slave, que l'héritage doit être partagé entre les deux frères par portions égales; en efTet, la loi slave n'admettait pas le droit d'aînesse comme la loi germanique. L'assemblée approuve la décision de la princesse, et la proclame devant le peuple qui doit la ratifier. Mais une voix s'élève pour contredire ce jugement.

« Groudoch, des rives de l'Ottava sinueuse, se lève; la colère le possède tout entier; tous ses membres tremblent de frayeur; il brandit le poing et mugit comme un taureau irrité. — « Malheur à la couvée où le serpent pé- « nètre! Malheur aux hommes que gouverne une femme! « C'est à l'homme de commander aux hommes; c*est à « rainé qu* il faut donner t héritage. »

« Liboucha se lève du trône d'or de son père , et dit : c Kmets,Lekhs et Vladyks, vous entendez comme onm'ou- « trage; jugez vous-mêmes suivant la loi. Désormais je ne c jugerai pilus vos querelles. Choisissez un homme, un de

c vos égaux, qui vous gouverne avec un sceptre de fer ; la <( main d'une vierge est trop faible pour vous gouverner. >

« Ratibor, des montagnes des Géants, se lève et parle ainsi : c II serait honteux à nous d^aller chercher le droit ce chez les Allemands. Chez nous le droit est déterminé par € des lois que nos pères apportèrent jadis en ces con* c trées... »

Ce poème est un tableau vivant des mœurs primitives des Slaves, de leur vie publique, et de leur législation qu'ils maintenaient contre l'intrusion des coutumes allemandes. Le poème suivant, VAssen^Ue, n'est qu'un fragment où l'on peut voir la continuation du premier, peutêtre la conclusion du discours de Ratibor.

c Chaque père de famille est le chef de sa maison; les hommes labourent, les femmes font les vêtements. Le chef de la maison vient-il à mourir, tous les enfants possèdent ensemble ses biens; puis on choisit dans la famille un Yladyk, qui, dans l'intérêt commun, se rend à l'auguste assemblée , marche avec les Kmeta^ les Lekhs et les Vladyks... »

L'organisation de la famille et de la commune slave se peint tout entière dans ces paroles \

Le poème deZabcï et Slavcfi appartient au neuvième siècle, époque encore païenne. Les Tchèques , comme les autres tribus slaves, commençaient à se fixer, à former des États réguliers. Les Lekhs et les Polènes s'organisaient sous Piast, les Moraves et les Tchèques se liguaient pour résister aux Germains ; l'antipathie de race leur faisait repousser la prédication chrétienne et les influences qui leur venaient de ce côté. Le chant de Zaboï en est une preuve; il retrace avec

« Voir LÉCEn, Clwnts héroïques des Sfaves de Bohême,

BOHÊME. — Chapitre IT. 513

éclat et vérité les mœurs, les croyances des anciens Slaves, leur caractère énergique; il offre une analogie curieuse avec le chant de Ragnar Lodbrog, le fameux pirate Scandinave, sauf qu'il est moins personnel et plus patriotique.

Zaboïest chef d*une tribu tchèque opprimée par les Germains et soumise de force au christianisme. Zabol attaque un roi ennemi qui pourrait bien être Gharlemagne ou l'un de ses chefs de guerre, car on sait par Ëginhard que le grand empereur envahit deux fois la Bohême , en 800 et en 806, et que dans toutes ses conquêtes il cherchait à établir la foi chrétienne. Zabol se plaint en effet qu'on ait chassé les éperviers des forêts , coupé les arbres, brisé les dieux des Slaves pour les forcer à adorer les dieux étrangers. Zabol veut secouer ce joug; il réunit ses amis, joint sa troupe à celle de son frère d'armes Slavol , s'élance sur les ennemis commandés par Ludiek (Louis) > ; il le tue, disperse ses troupes et rend la liberté à sa patrie.

Ce poème, simple, énergique, plein de caractère, semble avoir été composé par un témoin oculaire , un barde du temps; nous en citerons les passages les plus 'saillants.

« Dans la forêt Noire s'élève un rocher ; sur ce rocher s'élance le fier Zabol; il contemple les campagnes, et les campagnes attristent ses regards. Gémissant comme le ramier sauvage, longtemps il reste assis, et longtemps il s'afflige. Soudain il bondit comme le cerf à travers la forêt solitaire ; il court de l'homme à l'homme , du guerrier au gueiTier dans toute l'étendue de la contrée; il dit en

■ Ce nom de Ludiek a fait croire que le chant en question se rapporte à la lutte de Louis le Germanique contre les Slayes au neuTlème siècle.

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