LITTÉRATURE SERBE OU SLAVO-ILLYRIENNE
Peuples iougo-tlaTes : lenr passé historique. ^ La bataille de Kossoto. — Réveil de la nation. — Georges Czerni. — Anciennes poésies populaires recueillies par Karadjitch. — Caractère de l'idiome serbe. — La légende de Marlio. — Le Mariage du JUs d'Ivan, — Idée de la chanson serbe. — Raguse, centre littéraire. — Poètes ragusins : Derjiti, Mayro-Vetranit], Tchubranovitj, Gotse» Palmatitj, Ka^i^, Bona. — Réveil littéraire an dix-huitième siècle. — Obrodovit) et son école. — Katantchitj. — Hilutinovitj. — Vodnik. — Mouvemeut national en 1830. — Gai. — Unification de la langue. — Deméter. ^ Stanko-Vraz. — LublotitJ. — Ostrajinski. — Kukulievitj. ^ Agram, centre littéraire moderne. — Association de VOmiadina. — Le théfttre actuel : Milutinovilch. — Popovitch. — Subbotitch. — Mission des peuples slaves.
Nous comprenons sous le titre de LUtérature serbe tout ce qui concerne les produits de l'intelligence dans les pays îougo-slaves ou slaves du sud, qui forment une population de dix à douze millions d'hommes compris entre la Hongrie, la mer Noire et l'Adriatique. U ne s'agit donc pas seulement de la principauté de Servie, mais aussi de toutes les populations slaves répandues autour d'elle,
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Bosniens» Monténégrins, Albanais, Dalmates, Slavons^ Croates, Bulgares, Herzégoviens. Tous ces peuples parlent la même langue, dérivée de l'ancien slavon ; ils sont restés fidèles au type primitif de la race; en eux réside le vrai foyer de Tantique slavisme conservé intact par un instinct patriotique que n'ont pu étouffer ni le temps, ni l'oppression, ni la domination étrangère.
n est à propos d'indiquer d'abord les vicissitudes par lesquelles a passé la nation serbe, longtemps méconnue, oubliée, et qui s'est réveillée de nos jours avec une force de vitalité surprenante, présage d'un avenir plus brillant encore.
Les tribus slaves, connues sous le nom de Serbes ou Sorabes, quittant le pied des Carpathes vers le milieu du septième siècle, allèrent s'établir dans la Servie actuelle, ancienne Mésie supérieure, avec le consentement de l'empereur Héraclius. Elles se convertirent au christianisme sous le règne de l'empereur Basile, et quand se produisit le schisme, elles oscillèrent longtemps entre Rome et Gonstantinople, pour rester enfin unies à l'Église grecque. Après trois siècles de liberté, elles furent soumises par les Bulgares en 923, et passèrent avec eux bientôt après sous la domination de l'empire grec. Au douzième siècle la Servie forma un État indépendant sous des chefs nationaux nommés Zupant (Joupans), puis Despotes. Un de ces chefs, Stephan Neman ou Nemania, réunit les diverses zupanies, et prit le titre de kral (roi), en secouant le joug des empereurs byzantins. En 1346, Douchan le Fart, cinquième souverain de la dynastie némanienne, conquit la Thrace, une partie de la Macédoine, de la Thessalie, de l'Albanie, et prit le titre d'empereur. A la fois conquérant et législateur, ce prince fut le Gharlemagne des lougo- Slaves, dont U aspirait à faire un grand peuple. Mais cette
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puissance des Serbes ne fut qu*éphémère; affaibli par des diTîsions, par la rivalité des grands vassaux, Tempire serbe ne put résister aux attaques des Turcs; la bataille de Kossovo (1389) lui porta un coup fatal, et en 1459 Mahomet II, devenu maître de Gonstantinople, incorpora la Servie à son empire.
Pendant trois siècles, la Servie parut anéantie, et ne compta plus comme nation; elle tomba dans un état demi-barbare. Les chefs, la noblesse, le clergé avaient émigré pour échapper au joug des Turcs, et avec eux disparurent les livres, les traditions, la richesse, tous les éléments de civilisation. Le peuple demeura seul, dans sa misère, son abandon et son ignorance. Il ne lui resta qu'un souvenir, douloureux et vivace, celui de la bataille de Kossovo; date fatale et maudite qui surnagea dans la mémoire, se conserva dans les chants populaires, et entretint, comme un feu latent, le sentiment de la nationalité, que soutint d*autre part sa foi religieuse, opprimée mais non éteinte.
Le réveil de la nation serbe date du commencement de notre siècle. La domination turque avait accumulé dans rftme de ce peuple un poids séculaire de haine, de colère, et un invincible besoin d'indépendance. H se trouva un homme de volonté énergique qui comprit cette situation, et sut en profiter pour revendiquer par les armes la liberté des Serbes-Slaves ; ce fut Georges Gzemi (le Noir). Animé d'une haine implacable contre les Turcs, il alla d'abord servir en Autriche, et fut obligé de fuir pour avoir tué son capitaine. En 1800, il se mit à la tète d'un parti serbe, disciplina vigoureusement ses bandes, appela tout le pays aux armes, battit les Turcs en plusieurs rencontres, et se fit reconnaître hospodar de Servie. Moins heureux dans une
nouvelle guerre qui suivit la paix de Bucharest en 1812, Georges fut dépouillé de son pouvoir, et alla servir en Russie, puis en Autriche; mais étant renlré dans son pays, le sultan le saisit et le fit mettre à mort.
En 1816, la Servie reprit les armes sous la conduite de Michel Obrénovitch, et après une longue lutte elle conquit enfin son autonomie, sous la suzeraineté de la Porte et le protectorat de la Russie (1829).
La littérature serbo-illjrienne a suivi le mouvement de résurrection de la nation serbe; elle a reçu des événements politiques une vigoureuse impulsion, qui s'est manifestée dans toutes les directions de l'intelligence, mais surtout dans les études philologiques, historiques et littéraires. Ce peuple s'est mis à la recherche de se» traditions, de son passé qu'il avait presque oublié ; les vieux chants, conservés précieusement dans la mémoire populaire, ont refleuri, recueillis avec une passion admirative parles savants, par les poètes, qui y ont puisé une nouvelle inspiration.
Les plus anciens monuments littéraires de cette nation sont une traduction de la Bible, des livres liturgiques et YHUUnre de la Dalmaiie composée au seizième siècle par un prêtre anonyme de Diocléa.
Mais la poésie [populaire s'est surtout exercée sur la période intéressante et glorieuse de la dynastie des Nemania, qui va du dixième au treizième siècle. Le désastre de Kossovo fit un tombeau de la Servie. Mahomet dévasta le pays, lui enleva deux cent mille habitants.; il ne resta au milieu de ce désert qu'une population appauvrie, opprimée, dont la seule consolation fut de se raconter ses malheurs, et de les faire passer dans ses chants. La poésie naquit -de ces ruines; elle se fit aux dépens de l'histoire, qu'elle re-
mania et transforma à sa guise, car le mensonge poétique est encore une consolation pour le malheur.
c Chants populaires, dit Mickiewicz, arche d'alliance entre les temps anciens et les temps nouveaux, c'est en TOUS qu'une nation dépose les trophées de ses héros, l'espoir de ses pensées et la fleur de ses sentiments ! Arche sainte, nul coup ne te frappe, ne te brise, tant que ton propre peuple ne t'a pas outragée. 0 chanson populaire, tu es la garde du temple des souvenirs nationaux, tu as les ailes et la voix d'un archange, souvent aussi tu en as les armes. La flamme dévore les œuvres du pinceau, les brigands pillent les trésors : la chanson échappe et survit. Si les âmes avilies ne la savent pas nourrir de regrets et d'espérances, elle Tuit dans les niontagnes, s'attache aux ruines, et de là redit les temps anciens. Ainsi le rossignol s'envole d'une maison incendiée, et se pose un instant sur le toit ; mais si le toit s'aflaisse, il fuit dans les forêts, et d'une voix sonore il chante un chant de deuil aux voyageurs entre des ruines et des sépulcres. >
Bien qu'il soit impossible de déterminer d'une manière précise la date des pesmat (chants) serbes, on sait que la poésie populaire était florissante dans les pays serbes avant la domination musulmane. Un certain nombre de ces pièces parlent de la période des Nemanietch (douzième siècle), et quoique les morceaux les plus anciens n'aient pu échapper aux remaniements, ils donnent une impression tellement vive des idées et des mœurs du moyen Age, qu'il est difficile de n'en pas faire remonter le fond aux époques qu'ils s'attachent à peindre.
La Servie eut ses rhapsodes, souvent aveugles et mendiants comme Homère : aveugle était synonyme de poète; ils parcouraient les villages, improvisaient et chantaient,
partout aimés et accaeillis avec respect. La Bosnie, le Monténégro, l'Herzégovine furent les foyers principaux de cette poésie nationale, tantôt lyrique, tantôt épique et romanesque.
Ce sont ces chants qui ont reparu au jour avec honneur au commencement de notre siècle, par les soins d'un Serbien, Wouk Stephanovitch Karadjitch, qui les publia en quatre volumes. Il en tenait la plus grande partie d'un marchand ambulant, ancien brigand de son métier, puis tombé dans la misère, et qui périt depuis en combattant contre les Turcs; il en recueillit d'autres de la bouche des mendiants, qui les chantaient en s'accompagnant de la guzla, et en allant d'un village à l'autre.
L'idiome serbe est le plus musical, le plus harmonieux des dialectes slaves; il fait, dans ces langues, le même effet que Titalien dans les langues néo-latines. Le climat du Midi a adouci l'âpreté qui reste dans le slave septentrional, et lui a donné ces inflexions douces et mélodieuses qui sont si propres à la poésie du chant. On y trouve une vivacité, une chaleur de passion et d'imagination qui est comme un reflet de la poésie de l'Orient. De plus, ces chants ont un caractère de jeunesse, de spontanéité naïve que l'on ne retrouve guère que dans les poésies primitives des peuples; ils doivent ce cachet original à leur obscurité même, qui les a préservés de tout contact étranger, de toute recherche savante et classique.
Nous avons dit que le désastre de Kossovo, et la lutte suprême des Serbes contre les Turcs, ont été l'objectif principal de la poésie, comme la guerre de Troie pour les Grecs, tant ce malheur avait frappé l'imagination des poètes. Il y a une soiie d'épopée héroïque, inspirée par cet événement suprême, dont l'intérêt est vif et puissant ;