‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 25 sur 191 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

nt alors auprès de lui un soldat également blessé , et qui regardait cette eau avec des yeux avides : « Donnez Teau à cet homme, dit-il; il en a plus besoin que moi. » Tel est l'auteur de YArcadie, des Poésies légères et de la Défense de la poésie.

Le premier ouvrage est un roman pastoral dans le goût du temps, une sorte de débauche d*esprit, où s'entassent pèle-mële les aventures les plus invraisemblables, et des fadeurs de sentiment comme dans YAstree. Le héros, Musi* dorus, est en tout digne de Céladon , et les détails sont du pur galimatias qui vise au pathétique sans pouvoir y atteindre. Le talent de cet auteur est bien plus élevé, plus sérieux dans sa Défense de la poésie, où éclate une passion vraie, un vif enthousiasme pour la Muse qui est devenue l'attrait dominant de sa vie. Il met toute sa verve à démontrer Texcellence de la poésie , l'avantage qu'elle a sur la philosophie et l'histoire, et les nobles inspirations, les divines consolations qu'elle verse dans l'&me de celui qui sait en goûter les charmes : tout cela est écrit de verve, avec un accent passionné et convaincu.

Edmond Spenser (1 550-1 599) fut aussi un vrai poète et une &me chevaleresque comme son ami Sidney. Il eut une vie agitée, mêlée de succès et de revers; la poésie le conduisit au seuil de la fortune, sans l'y fixer. Distingué à la cour, favori d'Elisabeth, il obtint un beau domaine en Irlande avec le château de Kilcolman, où il coula des jours heureux, cultivant la poésie, et composant sa Rdne des fées. Ce poème, dédié à Elisabeth, lui valut une pension. Mais, dans une révolte populaire, son château fut incendié; il' fut réduit à fuir avec sa famille, et mourut de douleur dans une chambre d'auberge.

Spenser a été surnommé YAriaste anglais, titre qu'il doit

surtout au principal de ses poèmes, foute Queen, où la Reine des fées, dont la forme est calquée sur celle de l'Orlandofurioio. C'est une composition allégorique où figurent douze Vertus morales transformées en chevaliers, et ayant le roi Arthur à leur tète; ce roi, c'est Philip Sidney, et la reine des- fées, Ghriana, n'est autre qu'Elisabeth : le poâme est en stances comme la Jérusalem du Tasse.

Rien de plus capricieux , de plus fantastique que cette ceuvre où brille une imagination féconde et surabondante. L'action se passe dans un monde idéal, impossible; l'allégorie y atteint des hauteurs vertigineuses, c J'ai entrepris mon poème, dit Spenser, pour représenter toutes les vertus morales, assignant à chaque vertu un chevalier pour être son patron et son défenseur, en telle sorte que les XBuvres de cette vertu soient exprimées, que les appétits déréglés et les vices contraires soient abattus et surmontés par des faits d'armes et de chevalerie. »

On peut bien croire qu'en lisant une telle fiction, le cœur est moins occupé que l'esprit; il faut le vrai pour aller au cœur. Mais à certaines époques, l'imagination se platt dans ces visions de l'idéal et aime à s'y égarer. La chevalerie était morte de fait , mais on s'y rattachait par les rêves et les souvenirs ; on évoquait encore les monstres, les géants, les nains, les châteaux enchantés, les demoiselles errantes dans les grandes forêts, et défendues par un amour chevaleresque aussi exalté que raffiné. L'auteur ne voit aucun inconvénient à mêler à tout cela Diane, Vénus, Adonis, Psyché, les nymphes et les satyres. Un chevalier combat trois jours durant contre un géant à trois corps, puis contre un dragon ailé haut comme une colline ; il s'en tire à merveille , bien entendu , mais non sans avoir été renversé deux fois, et avoir bu une eau mer-

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