CHAPITRE TROISIÈME. SI
nos idées françaises, notre éducation classique, nos habitudes de mesure et de convenance. Les deux races sont différentes d'origine et d'instinct; de là des divergences de goût bien sensibles. L'Anglais, le Saxon a la volonté forte, rhumeur irritable et batailleuse; il se platt à vaincre les obstacles, à lutter, à courir après le danger. Nature indomptable, fière et indépendante, il est né pour les émotions tragiques. Le danger aiguillonne son courage. Son histoire est pleine de guerres et d'aventures sanglantes; il affronte et méprise la mort; son Ame a quelque chose de sombre comme le ciel qui le couvre ; sa force physique est en harmcHiie avec son énergie morale : l'une soutient l'autre, et dans ce drame de la vie, comme dans celui du théâtre, la fougue de la passion va jusqu'à l'horrible et à l'atroce.
Auteurs et spectateurs sont fai[s l'un pour l'autre; la même vie, la même inspiration les anime. Le théâtre anglais, né de l'instinct spontané de cette nation forte et violente, aura donc un cachet éminemment national, que viendra rarement altérer l'étude des modèles antiques, c Quand un drame original et national s'élève, les poètes qui l'établissent portent en eux-mêmes les sentiments qu'il représente; ils manifestent mieux que les autres hommes l'esprit public , parce que l'esprit public est plus fort chez eux que chez les autres hommes. Les passions environnantes éclatent dans leur cœur avec un cri plus âpre ou plus juste, et c'est pour cela que leur voix devient la voix de tous '• »
On peut donc dire que le théâtre, peinture de la vie, exprime nûeux que tout autre genre de littérature l'esprit
* TàiKB, Histoire de la littérature anglaUe, t. II.
national et l'état social d*un peuple. Sophocle nous peint admirablement la noble sérénité, la splendide harmonie de Tart grec, type inimitable de beauté. Nous retrouvons FEspagne catholique et chevaleresque dans le drame passionné et aventureux de Lope de Véga et de Galderon. Quel auteur, mieux que Racine, nous représente la société aristocratique et brillante de la cour de Versailles, avec le ton mesuré, le tact, la délicatesse des bienséances qu'on ne pouvait oublier devant le grand Roi?
Ainsi fera Shakspeare pour sa nation : grandeur de caractère, passion violente, sublimité, profondeur, trivialité, mépris des convenances ; il peindra son siècle sous les aspects les plus divers en mettant partout le sceau de son génie. Parmi les prédécesseurs de Shakspeare, il faut citer quelques noms qui méritent d'échapper à l'oubli.
Christophe Marlovre (1562-1593) est le meilleur et le plus connu de ces écrivains; il y avait en lui l'étoffe d'un poète, mais il se livra à la fougue des passions, à des vices dégradants, qui le firent périr, à trente ans, au milieu d'une querelle sanglante. Il a fait Tamerlan, Edouard H, Didon; mais sa gloire est surtout attachée à Y Histoire tragique de la vie et de la mort du docteur Faust, où se déploie mieux qu'ailleurs le talent énergique et sombre de cet auteur. C'est le sujet traité depuis par Gœthe avec la supériorité philosophique du génie et de l'étude. Le fond de la légende est le même : Faust est l'esprit inquiet, le cœur inassouvi, l'âme damnée qui veut savoir et Jouir; tous les moyens lui sont bons pour arriver à ses fins, c Si j'avais, dit-il, autant d'âmes qu'il y a d'étoiles au firmament, je les donnerais toutes pour ce Méphistophélès; par lui, je deviendrais maître absolu du monde... Mon âme n'est-elle pas à