‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 28 sur 191 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

moi, et ne puis-je la donner? Puisque je dois être damné , à quoi bon penser au ciel et à Dieu? »

Rien de plus dramatique que ce personnage humain qui veut dépasser les bornes des jouissances et des connaissances humaines. Faust, c'est l'humanité déchue, bornée, finie, qui s'agite et se tourmente dans sa sphère étroite, roulant en franchir les limites par des aspirations infinies. Il justifie cette belle pensée de Lamartine :

Borné dans sa nature, inOni dans ses vœux. L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.

Aussi quelle lutte, quels désirs, quelles déceptions, quelle frénésie de désespoir! Faust veut tout posséder et tout savoir, mais il est homme, il n'arrive à rien qui le satisfasse. Il trouve des bornes à la science ; il boit , il mange, il se vautre , il s'étourdit; il rêve le ciel et l'enfer, et il retombe siur lui-même, dégu, dégoûté, désespéré; il arrive à ne plus rien croire ; il blasphème le ciel ; mais la foi et le repentir torturent son âme dans cette lutte suprême de l'angoisse entre les ténèbres et la lumière.

c Faust, tu es damné!... Il y a longtemps que je me serais tué si le doux plaisir n'avait dompté mon profond désespoir. N'ai-je pas forcé l'aveugle Homère à chanter les amours de Paris et le trépas d'CKInone? Pourquoi donc mourir et lâchement désespérer? — Oui, c'en est fait! Faust ne se repentira jamais. — Viens, Méphistophélès ; recommençons nos discussions , et disputons sur la divine astrologie. Dis-moi , y a-t-il beaucoup de cieux au delà de la lune? Les corps célestes ne sont-ils qu'un seul globe comme cela est pour la substance de notre globe ? — Non, donne- moi plutôt une chose qui assouvisse les désirs

5i LITTÉRATURE ANGLAISE.

de mon cœur... Mon Dieu! que je voudrais pleurer! mais le démon arrête mes larmes. 0 mon sang, jaillis à la place de mes larmes... — Ah! Faust, tu n*as plus qu*une pauvre heure à vivre, et après tu seras damné éternellement! Arrêtez-vous, sphères célestes toujours mobiles, afin que le temps s'arrête et que minuit n'arrive jamais ! Le Diable va venir , et Faust va être damné ! Oh ! je veux m*élancer vers le cieL Qui donc me retient ? — Regardez le firmament où coule le sang du Christ! Une goutte de ce sang peut me sauver! 0 mon Christ! ne déchire pas mon cœur pour favoir nommé ! Oui , je rappellerai encore... Hélas ! voilà une demi-heure de passée ; bientôt sera passée Theure entière! Laissez Faust vivre en enfer mille années , cent, mille années ; mais qu'à la fin il puisse être sauvé! Elle sonne, elle sonne! Puisse mon àme se changer en gouttelettes d'eau et tomber dans l'Océan , pour j être perdue à jamais ! »

Goethe, avec son art sceptique, a donné à son poème un dénoûment qui se perd dans un vague fantastique; il est loin, pour l'effet moral, de ce cri déchirant du remords que Marlov^e inspire à son héros , au moment où se dénoue la crise suprême provoquée par ses insatiables désirs. Ici, c'est l'homme aux prises avec sa conscience; c'est le draine intime de la vérité , contre l'erreur de l'esprit et des sens; tandis que chez l'auteur allemand, tout se termine par une sorte de fantasmagorie sortant de la réalité^ pour se perdre dans les nuages d'une mythologie symbolique. L'auteur anglais est resté dans la vérité humaine : moins profond , moins complet, il émeut davantage.

Avant de parler de Shakspeare , le roi de la scène anglaise , il faut dire quelques mots de son ami Ben Jonson (1574-1637). Ils jouèrent ensemble au théâtre , et ils fai-

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