‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 32 sur 191 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

les Méprises et la Méchante domptée. Dans les trois parties de Henri F/, il a fait de nombreux emprunts à Y Edouard 11 de Marlowe. L'acteur Greene réclama en faveur du poète défunt, et fit contre l'imitateur un pamphlet où il l'accuse de s'être paré des plumes du paon , et d'être l'unique Shake icene (ébranle-scène) de l'Angleterre.

Dans ces premiers essais , Sbakspeare n'est pas encore loi-mème , il subit évidemment l'influence de l'Italie dans les deux premières comédies ; on y voit de nombreuses traces de l'euphulsme importé par Lily; les antithèses ingénieuses, les jeux de mots nous décèlent l'influence de Marin i , qui agissait en même temps sur l'hôtel de Rambouillet. La gloire du siècle de Léon X, reflet brillant de celui de Périclès et d'Auguste , rejaillissait alors sur toute l'Europe, et aucune littérature ne put s'y soustraire; les défauts s'y mêlèrent à d'éclatantes qualités ; les concetti firent le tour de l'Europe ; Sbakspeare ne sut pas s'en dé* fendre; la recherche et la subtilité se retrouvent dans beaucoup de ses œuvres.

C'est évidemment à cette influence .qu'il obéissait en composant les Sonnets, dont la forme et le fond rappellent Pétrarque. Ces compositions artificielles, fruit de la jeunesse qui se laisse éblouir par le clinquant et le bel esprit, ont été au moins pour lui une gymnastique utile , un travail de style qui contribua puissamment à assouplir la langue rude et grossière que lui avaient léguée ses devanciers. De plus, les Sonnets nous révèlent dans une certaine mesure les sentiments intimes de l'écrivain, ses luttes, ses souffrances, ses amitiés, ses amours. L'amitié surtout y reçoit un hommage éloquent et souvent répété , qui nous prouve que le poète fut sensible à cette noble passion et qu'il fut payé de retour. Ce personnage mystérieux, cet

ami tant de fois célébré, n*est autre que lord Southampton, à qui il a dédié deux de ses poèmes » Vénus et Adonis et Lucrèce. Siiakspeare trouva en lui un protecteur, un Mécène, qui savait apprécier son talent et son cœur; lorsque la disgrâce d'Elisabeth tomba comme la foudre sur le grand seigneur, le poète en ressentit la douleur la plus vive ; impliqué dans la conspiration d'Essex , Southampton fut condamné à mort; sa peine fut commuée en celle d'une prison perpétuelle; il en sortit à la mort de la reine, à la grande joie de notre poète.

C'était donc une âme sensible et délicate, qui savait aimer et se faire aimer« Ben Jonson l'appelle c mon aimable Shakspeare , mon doux cygne de l'Avon ». Un naturel ouvert et franc, une bonté affectueuse, de l'abandon, de la grâce, en un mot un génie sympathique, telles sont les qualités que l'on se platt à lui reconnaître. Avec cela un esprit vif, une conversation animée, facile, et la plus brillante imagination de poète. Il était plus rangé, plus positif qu'on ne pourrait le croire au milieu de cette vie agitée du théâtre, car à trente-trois ans, il avait fait assez d'économies pour acheter une maison àStratford; bientôt il eut une part de propriété dans les théâtres de Blackfriars et du Globe; il acquit des terres, maria convenablement ses filles , et à cinquante ans il quitta le théâtre pour se retirer dans son pays natal , possesseur de deux k trois cents livres sterling de rente, qui font bien vingt à trente mille francs d'aujourd'hui. C'est là qu'il mourut, le 23 avril , jour anniversaire de sa naissance , deux ans après sa retraite , ayant planté le premier mûrier que l'on eût vu dans le pays. Il légua son bien à sa fille Suzanne, laissant peu de chose à sa seconde fille, Judith, qui, circonstance singulière , signait d'une croix au bas des actes ,

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