‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 33 sur 191 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

déclarant ne pas savoir écrire. Il fut d*abord enterré dans l'église de Stratford, mais en 1740 , on lui éleva un monament en marbre dans l'abbaye de Westminster.

Il faat maintenant voir et juger Shakspeare dans ses grandes œuvres , auxquelles il doit tant de renommée. Il est difficile d'y opérer un classement méthodique , tant ce génie est de libre allure, et sait s'affranchir des règles comme des genres convenus. Tout entier à l'inspiration , an sentiment, à l'idée qui l'entratne, il mêle partout la comédie et le drame; il place le bouffon à côté du sublime; il se platt aux contrastes, loiordinaire de la nature, et il emploie surtout avec une verve prodigieuse l'ironie amère, sanglante, dont il tire d'admirables effets. Le style suit comme il peut, sans apprêt, sans souci des termes, fort, expressif, tantôt violent et grossier, tantôt gracieux et délicat, allant naturellement au sublime. Rien ne semble étudié, tout coule de source, avec abondance et excès; les métaphores se suivent et s'entassent, les tableaux se succèdent, le raisonnement, l'abstraction se convertissent en images d'un effet étrange et saisissant. On sent une âme forte et passionnée, qui exprime violemment ce qu'elle a senti de même. De là ces contrastes heurtés, ces soubresauts, ces apostrophes, cette sorte de délire, qui est bien le dieu poéUque de l'inspiration. 11 suffirait de citer à l'appui quelques scènes sublimes de Hamkt, de Macbeth et du Roi Lear.

c C'est pour cela que Shakspeare est étrange et puissant, obscur et créateur par delà tous les poètes de son siècle et de tous les siècles; le plus immodéré entre tous les violateurs du langage; le plus extraordinaire entre tous les fabricateurs d'âmes ; le plus éloigné de la logique régulière et de la raison classique; le plus capable d'éveiller

en nous un monde de Tonnes , et de dresser en pied de* vant nous des personnages vivants ^ »

Il faut donc s'attendre à trouver dans Shakspeare bien des choses qui choquent notre éducation classique, nos idées et nos habitudes dramatiques. Ce ne sont plus ces personnages drapés à Tantique, ces princes et ces princesses au langage élevé» aux mouvements mesurés» ces belles statues qui semblent sortir duParthénon, qui vivent un instant des passions humaines » mais toujours avec décence et retenue» puis meurent noblement comme elles ont vécu» idéales abstractions» indépendantes du temps et de Fespace. Shakspeare entre mieux dans le vif de la nature; persuadé que le théâtre doit être le tableau de la vie humaine » de la réalité vivante » il la peint telle qu*il Ta vue , avec ses beaux et ses vilains côtés , tour à tour triviale et sublime. Il montre l'homme tout entier, avec ses vices» ses faiblesses» ses difformités» ses haines» ses fureurs et ses rares vertus; il n'ennoblit rien» il copie; il ne se préoccupe que d'une chose» la vérité; si elle esl laide» hideuse» grotesque» atroce» tant pis; avant tout il faut être vrai » et ne pas faire l'homme plus grand » plus beau ni meilleur qu'il n'est. Un prince» un héros» n'est pas toujours grand » ni guindé » ni en représentation ; il a de l'homme les petitesses» les faiblesses» les misères; loin de fuir ces contrastes comme choquants et en dehors de l'art», il les recherche parce qu'ils sont dans la nature. De là» dans ses pièces , ce mélange continuel de tragique et de comique» la raison côtoyant la folie; le bouffon auprès du prince; tous les extrêmes qui se touchent dans ce vaste cercle des passions humaines.

« Tainb, Histoire de la littérature anglaise, t. IL

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