‹ Histoire des littératures étrangères (volume 3)Chapitre 36 sur 191 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

priints faits à Montaigne. Ce n'est pas une médiocre gloire pour notre écriyain français d'avoir appris à penser k Shakspeare, et donné une direction plus haute à son génie.

Nous ne pouvons ici parler en détail de toutes les pièces de Shakspeare; il suffira, pour aider à le bien comprendre, d'analyser ses plus belles ^œuvres, et d'en citer quelques scènes.

Dans l'ordre chronologique, le premier drame important de l'auteur est Roméo et Juliette (1595). C'est aussi une de ses plus touchantes créations ; l'imagination y est jeune, fleurie, le sentiment vif et doux; c'est une œuvre brillante, pleine de sève, de grâce, d'élan lyrique, avec un peu de recherche italienne. Le sujet est tiré de Luigi da Porto, qui vivait au milieu du seizième siècle, et qui l'avait lui-même emprunté de Masuccio de Saleme, antérieur d'un siècle et auteur d'un recueil de contes intitulé Novell lino. Les noms des personnages sont changés, mais le fond de l'histoire est le même. Lope de Yéga, en Espagne, a aussi traité ce sujet dans un drame plein de mouvement et de feu , mais bien inférieur à celui de Shakspeare pour la grâce , la poésie et les caractères. Le prologue de l'écrivain anglais est à lui seul un résumé de la pièce.

€ Deux familles d'une égale noblesse habitent la cité célèbre de Vérone , où nous allons vous conduire. Leur vieille inimitié se réveille, et les mains des citoyens sont tachées du sang des citoyens. Un couple amoureux doit le jour à ces maisons ennemies , le sort poursuit les amants, leur mort lamentable peut seule effacer et ensevelir la haine de leurs familles. Venez voir quel sillon fatal et rapide , quelle trace de mort et de douleur cet amour a laissés. Venez contempler cette haine invétérée qui n'a

voulu s*apaiser que devant les cadavres de deux enfants. » Les deux familles ennemies sont les Gapulets et les Montaigus. Roméo est de cette dernière , et Juliette est fiUe de Gapulet. Des querelles sanglantes les divisent depuis longtemps. Roméo s'introduit dans un bal que donne le chef des Gapulets; il y voit Juliette, et voilà les deux cœurs épris à jamais, c Quelle est, dit-il, cette dame brillante de beauté, de jeunesse?... Au milieu de la nuit obscure, sa beauté rayonne comme *le diamant sur le front de la femme d'Ethiopie... Beauté trop exquise pour la terre, trop délicate pour nous! Mon cœur a-t-il aimé jusqu'ici? Non, pas jusqu'à ce jour. Non, je n'avais pas encore rencontré la vraie beauté ! > Il apprend qu'elle est la fille de Gapulet. € Malheur! s'écrie-t-il , ma vie est au pouvoir de mon ennemie ! >

Juliette, de son côté, n'est pas moins éprise de Roméo, sans le connaître. Elle dit à sa nourrice : c Quel est le gentilhomme qui n'a pas voulu danser? — Je ne le sais pas. — Va t'informer de son nom ; si ce jeune homme est marié, mon cercueil sera mon lit nuptial. »

Les deux cœurs sont bientôt d'accord et oublient l'inimitié de leurs familles. C'est dans l'espoir de les réconcilier à jamais que le frère Laurent, conseiller de Roméo, prête aux deux jeunes gens son ministère , et les marie secrètement Ce mariage à l'italienne choque bien nos idées et nos habitudes; mais nous sommes à Vérone , au seizième siècle et en plein drame , rien ne doit nous surprendre. D'ailleurs le frère Laurent a un attrait de bonhomie sérieuse , de grâce indulgente qui le fait excuser ; il prêche tout en cédant à la passion de son favori Roméo ; et puis il a un charme poétique ; il recueille des fleurs pour en extraire les sucs et les parfums, et il philosophe ainsi :

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