CHAPITRE QUATRIÈME
c Dans la coupe légère de cette fleur Tragile se cachent à la fois et la mort et la vie : poison et volupté. Quand on en respire Todeur suave, eUe charme les sens et les éveille; si l'on en goûte le suc dangereux , le cœur se glace et la mort arrive. Ainsi nous portons en nous deux puissances ennemies, la grâce divine et la volonté humaine : lorsque l'instinct mauvais l'emporte , la mort de Tâme dévore la plante. >
Cependant les querelles entre les Capulets et les Montaigus continuent à tout propos; Roméo est insulté par Tybalt, neveu de Capulet ; il se contient d'abord , mais son ami Hercutîo est tué sous ses yeux; la colère l'emporte, il attaque Tybalt et le renverse mort. Sur la plainte de lady Capulet, il est condamné à l'exil par le prince de Vérone. A cette nouvelle, Juliette s'écrie : c C'est pour mol la mort. > Roméo a la même pensée, c Banni! banni! dit-il au frère Laurent, et tu oses me dire que l'exil, ce n'est pas la mort! N'as-tu pas quelque poison subtil, quelque lame acérée, quelque moyen rapide et sûr d'amener la mort? Banni ! C'est le mot dont les damnés se servent en enfer! »
Une suprême consolation est accordée au malheureux jeune homme : c'est de revoir Juliette et de lui faire ses adieux. Scène touchante, une des plus gracieuses et des plus émouvantes que Shakspeare ait mises au théâtre.
€ Juliette. — Déjà partir! Hais le jour est encore loin ! Cest le rossignol , et non l'alouette que ton oreille effrayée a cru entendre; il chante toutes les nuits sur ce grenadier qui est là. Crois-moi, mon amour, c'est le rossignol.
€ Roméo. — Non, c'était l'alouette messagère de l'aurore ! Vois-tu , ma bien-aimée , ces rubans d^e feu qui sillonnent l'horizon à l'Orient? Les flambeaux de la nuit
sont éteints, le matin joyeux se montre sur la cime des monts; il me faut partir et vivre, ou rester ici et mourir.
€ Juliette. — Non, cette clarté n'est pas la clarté du jour. C'est quelque météore exhalé par le soleil pour te servir de flambeau cette nuit, et éclairer ta marche vers Mantoue. Tu peux rester encore; il n'est pas temps de partir.
« Roméo. — Tu as raison; oui, jesuisheureux. Qu'on me saisisse, qu'on me mette à mort ! Non , cette lueur gris&tre n'est pas le premier regard du jour ; ce n'est que le pftle reflet du front de Gyntbie; ce n'est pas l'alouette qui, làhaut , au-dessus de nos tètes, frappe de ses notes vibrantes la voûte du ciel. Taime mieux rester que partir. Viens, mort, sois la bienvenue! C'est Juliette qui t'appelle!. Chère âme , causons encore ; ce n'est pas le jour !
e Juliette. — Si ! si ! C'est le jour! Va-t-en ! Pars vite ! C'est l'alouette qui chante ; entends ses Âpres accents, ses cris aigus ! On dit que sa mélodie est harmonieuse ; non, car c'est elle qui nous sépare ! On dit aussi que l'alouette et l'ignoble crapaud échangent leurs yeux. Oh ! je voudrais qu'ils eussent échangé leurs voix ! Cette voix qui nous arrache aux bras l'un de l'autre en sonnant l'appel de l'aurore. Oh! pars maintenant! la lumière augmente d'instant en instant.
€ Roméo. — La lumière ! la lumière ! Non, ce sont les ténèbres qui envahissent notre destin 1 »
Roméo part, mais à la douleur de Juliette vient s'ajouter une autre douleur plus poignante ; elle reçoit de son père l'ordre d'épouser dans trois jours le comte Paris qui a depuis longtemps demandé sa main. Dans sa détresse, elle va demander conseil au frère Laurent, qui l'engage à se faire passer pour morte. Au moyen d'un narcotique